Comment écrire de l'histoire et concevoir le récit historique sans la notion d'anachronisme, ce « péché irrémissible » de l'historien condamné par Lucien Febvre : toujours dénoncé, il serait le concept-emblème par lequel l'histoire affirme sa spécificité et sa scientificité.
1. Un péché irrémissible
Faire de l'histoire ce serait d'abord éviter les anachronismes, « erreur qu'on fait dans la supputation des temps », selon Le Dictionnaire universel de Furetière (1687-1691). Pour autant, le lexicographe remarque la fortune encore médiocre d'un terme dont l'origine renvoie au grec tardif mais qui, après de rares mentions médiévales, surgit soudainement vers 1625 en français et en anglais. La condamnation de l'anachronisme, en effet, dépend d'un nouveau rapport de l'histoire au temps : à la confusion du passé, du présent et du futur sur l'horizon du jugement dernier succède la rupture décisive du présent par rapport au passé et au futur (Reinhart Koselleck, Le Futur passé : contribution à la sémantique des temps historiques, 1990). Au cours de la gestation de ce nouveau régime d'historicité naît la critique érudite, l'approche philologique, dont la première pierre est posée par l'humaniste Lorenzo Valla. Vers 1440, il démontre que la Donation de Constantin, gage des pouvoirs temporels pontificaux, est un faux. Sa démonstration, appuyée sur la connaissance de l'histoire de la langue latine, des institutions impériales et de la toponymie antique et moderne, établit l'impossibilité d'écrire cela à ce moment-là, de cette manière et en ces termes ; sans user du mot, la mise en évidence des anachronismes est déjà la clé de voûte de la tradition critique qui va s'épanouir au xviie siècle avec les travaux des Bénédictins (Dom Mabillon, De re diplomatica, 1681).
La dimension essentielle de la chasse à l'anachronisme dans la pratique de l'histoire s'éclaire quand on passe de l'anachronisme matériel (« César tué d'un coup de Browning », comme aimait à l'écrire Lucien Febvre) à l'anachronisme mental. Elle se de […]
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