STILL LIFE (Jia Zhangke)

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Still Life, couronné en 2006 d'un lion d'or au festival de Venise, a été tourné en alternance avec un documentaire sur le peintre Liu Xiaodong. Invité par ce dernier à se rendre sur le site du barrage des Trois Gorges où il a le projet de peindre une toile, Jia Zhangke, sans scénario écrit mais avec seulement quelques idées de scènes, met en chantier Still Life, dont le titre chinois signifie « La Bonne Âme des Trois Gorges ». D'une semaine à l'autre, Jia Zhangke, avec la même caméra numérique, passera de Dong, documentaire sur le peintre, à Still Life.

« Par rapport à cet endroit, mon sentiment était celui d'une „overdose“ dans les médias sur un événement grandiose, industriel, à une échelle étonnante. Puis, une fois que l'essentiel de la fabrication du barrage a été accompli, toute la médiatisation est retombée. Je me suis alors interrogé sur ce qui se passait, sur ce que devenaient les habitants de la région, vers où ils partaient » (« Entretien avec Jia Zhangke », in Positif, no 55, mai 2007). Filmer le lieu dans le ressac de sa surexposition médiatique, afin de faire revenir au premier plan une dimension humaine occultée, constitue le double projet de Still Life, tant dramatique (la vie de quelques personnages confrontés à la destruction entraînée par le chantier) que picturale. Il s'agit bien de remettre l'homme en perspective, dans sa relation au paysage et à la nature.

Still Life est un triptyque composé de deux histoires. Contrairement aux personnages des précédents films de Jia Zhangke, ceux de Still Life, des adultes, entrent dans le film avec un lourd poids de vécu, la scène présente étant le lieu de sa possible résolution. Dans le premier et dernier volet, Sanming, un mineur venu du Shanxi pour retrouver la trace de sa fille et de sa femme perdues de vue, travaille sur les chantiers de démolition des bâtiments condamnés par la montée des eaux. Dans le second volet, une jeune femme, infirmière (Zhao Tao, qu'on a vue dans Plaisirs inconnus et The World) recherche son mari, notable local, afin d'obtenir le divorce. Leur scène de rupture, sur les berges du fleuve, tandis qu'un panoramique dévoile au fond le barrage, résume le projet audacieux de Jia Zhangke, qui consiste à associer une temporalité affective (un couple qui se désunit) à une temporalité sans commune mesure. Pourtant, une vie bascule au premier plan, tandis qu'une région bascule à l'arrière-plan, sur une autre échelle. Le drame intime se trouve ainsi propulsé et démultiplié sur une autre scène, en autant d'unités possibles et éclatées que le décor en contient virtuellement. Au cœur du film trouve place le cheminement d'une femme qui veut mettre un terme à une union devenue pour elle fictive. Sur ses bords, un homme revient sur les lieux de son passé, seize ans plus tard, afin de recoller des morceaux de temps et d'effacer une longue parenthèse, de mettre fin à un vide affectif. Si l'échelle de grandeur, qui confronte un être humain à un paysage, est l'enjeu de la mise en scène dans sa perspective politique (la cause au fond, ses effets au premier plan), l'architecture temporelle et affective des personnages au premier plan résonne elle aussi en accord avec le paysage et le site, à la fois en construction (le barrage) et en proie à la destruction (les maisons condamnées).

Ce que dit Jia Zhangke des peintures de Liu Xiadong (« S'appuyer sur la réalité chinoise pour en traduire poétiquement les mutations et les torsions ») vaut pour Still Life. Lorsque Sanming demande à un jeune homme en moto de le conduire à l'adresse où habitait sa femme et que le conducteur lui montre le fleuve, le village ayant été englouti par le barrage, on devine que la réalité de la montée des eaux est aussi la métaphore de la puissance économique de la Chine, en pleine ascension, avec une nette distinction entre ceux qui restent à flot, montent avec le niveau de l'eau, et ceux qui restent au fond, faute de pouvoir suivre la courbe des mutations sociales.

Le paysage dans Still Life n'est pas une « nature morte », genre pictural étranger à la peinture chinoise, mais une expression du temps, de sa mutation permanente, non en soi, selon la conception taoïste de la nature (le cours des choses), mais en raison de l'action des hommes. Au plan qui montre le couple, témoin de la destruction (l'immeuble qui s'effondre, conséquence d'une explosion, vue par la brèche dans le mur), répond la scène de la terrasse, la nuit, où le mari de l'infirmi [...]

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Écrit par :

  • : critique de cinéma, maître de conférences en histoire et esthétique de cinéma, université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Charles TESSON, « STILL LIFE (Jia Zhangke) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/still-life/