BERTIN ROSE (1747-1813)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

« Ministre des modes » de la reine Marie-Antoinette, Rose Bertin fut l’une des toutes premières personnalités à inscrire son nom dans l’histoire de la mode et à incarner cette profession. Celle qu’une biographie apocryphe, publiée chez Bossange Frères quelques années après sa mort, qualifiait de « commerçante avisée » et de « vieille fille endurcie » eut une haute opinion de son métier de marchande de modes : elle le considérait comme un art, pratiquant d’ailleurs ses tarifs en conséquence.

La duchesse de Chartres, devenue plus tard duchesse d’Orléans, aurait introduit Mademoiselle Bertin auprès de la reine Marie-Antoinette, à Marly, peu après la mort de Louis XV, le 10 mai 1774. Dès lors, Rose Bertin, non contente de suivre les goûts de l’aristocratie, parvint à imposer ses propres désirs à la souveraine, mais également à l’ensemble de la classe dominante.

Roturière, admise par exception au sein de la noblesse en raison de ses talents, manipulant toutes les ficelles de la mode et s’inspirant en permanence de l’actualité, Rose Bertin élimina toute concurrence et conquit jusqu’aux cours étrangères, qui l’aidèrent à passer l’épisode difficile de la Révolution.

Née à Abbeville, patrie du textile et de la draperie, le 2 juillet 1747, Marie-Jeanne Bertin n’abandonnera que bien plus tard son prénom pour celui de Rose, jugé plus gracieux. Issue d’un milieu modeste (son père était cavalier dans la maréchaussée, sa mère devint garde-malade), elle reçut une éducation qui, bien que rudimentaire, lui permit de savoir lire, écrire et compter. À neuf ans, semble-t-il, elle entrait en apprentissage chez l’une de ses tantes, avant de gagner Paris où ses aptitudes manuelles lui permirent d’être engagée au Trait Galant, maison de modes réputée, tenue par Mademoiselle Pagelle. Dans cet office, Mademoiselle Bertin devint rapidement la protégée de la princesse de Conti, puis obtint les faveurs de la duchesse de Chartres et la protection de la princesse de Lamballe. Vers l’âge de vingt-deux ans, elle se serait associée à sa patronne et quelque temps après, elle s'en émancipait pour ouvrir sa propre boutique, le 24 octobre 1773.

Mademoiselle Bertin installe son enseigne à consonance exotique, Le Grand Mogol, au cœur du quartier du luxe, rue Saint-Honoré en 1773, puis rue de Richelieu, en 1783. Située sur un plan intermédiaire entre, d’une part, de très nombreux fournisseurs, dont les couturières et les tailleurs, et d’autre part, les clientes, la marchande de modes dirige plus d’une trentaine d’employées. Ses principaux concurrents sont Monsieur Léonard, Mesdemoiselles Beaulard, Dubois, Pagelle et de Saint-Quentin, Mesdames Pigalle, Lomprey et Madame Eloffe, marchande de modes à Versailles. Leur vocation commune est d’orner, de garnir, de parer : généralement, ils n’exécutent pas les robes, mais en garnissent la superficie, parfois très imposante. Leurs productions sont extrêmement diversifiées et les dénominations innombrables, tant pour le vêtement que pour la parure. Mademoiselle Bertin, qui, comme les autres, peut aussi bien fournir des coiffures et des bonnets que des mantelets, des pelisses, des nœuds, des coques, des bouquets, des bouillons et gazes, des guirlandes, des falbalas, des cols, des cravates ainsi que des pantoufles brodées, ou même des bijoux, est particulièrement célèbre pour ses « habits de présentation », qu’elle parvient à moderniser en dépit du protocole en vigueur à la cour.

Avec Rose Bertin, Marie-Antoinette bouscule l’étiquette : elle tente, par exemple, de limiter aux seules occasions solennelles le port de paniers très encombrants. Dès 1780, les deux femmes simplifient la mode : à la robe « à polonaise » succède la robe « à l’anglaise ». La tournure est conservée, la robe toujours composée de deux pièces, mais le jupon est largement dégagé par la robe au-dessus, qui forme une petite traîne. Cette tenue donnera naissance, vers 1789, aux redingotes croisées à double collet, qui imitent le costume masculin. À partir de 1782, Rose Bertin parie sur la propagation du blanc, que les créoles des colonies arboraient déjà à Bordeaux, et qui correspond au goût que développe la reine à Trianon, avec une robe « en chemise », longue tunique de mousseline blanche ceinturée à la taille, portée sur un corsage de toile souple, appelé « corset ». Ce vêtement va se répandre sous le nom de « chemise à la Reine » et s’agrémente d’un fichu à longs pans noués sur le décolleté.

Rose Bertin, à l’affût de la nouveauté, ne cesse d’inventer. Elle propose – c’est bien là la nouveauté – et la reine dispose. À sa suite seulement, avec une distance qu’elle a toujours su ménager et respecter, la marchande diffuse les modes élaborées pour la reine auprès de tout ce qui compte dans la France de la fin du xviiie siècle : depuis l’aristocratie, (elle a pour clientes, outre la tsarine, les reines d’Espagne et de Suède, les princesses de Lamballe, de Luxembourg, de Guéménée, les duchesses de Choiseul, d’Harcourt...), jusqu’aux personnalités du monde du spectacle, comme Mesdemoiselles Sainval, Husse, Dubois, Guimard... Ainsi la modiste aura-t-elle préfiguré un système qui prévaudra dans la mode jusqu’au dernier tiers du xxe siècle : une structure pyramidale, dotée au sommet d’un créateur tout-puissant, relayé par des personnalités phares, avec, à la base, une large clientèle soumise au principe d’imitation et au renouvellement de plus en plus rapide des modes...

Ce sont les Français qui donnent alors le ton à l’Europe. C’est pourquoi partout l’on demeure dans l’attente des dernières modes de Paris, qu’elles circulent sous la forme de gravures ou encore de petites poupées costumées. De Coblence à Bruxelles, de Londres à Saint-Pétersbourg, Mademoiselle Bertin a continué de servir, pendant la période révolutionnaire, une partie de sa clientèle élégante, et notamment les émigrés. Celle qui fut surnommée « Madame déficit », le « ministre femelle » ou encore « Madame du costume » ne fut que brièvement inquiétée pour sa fidélité à la reine et pour s’être enfuie de France sous la Terreur. Elle argua qu’en tant que commerçante, elle avait, au contraire, défendu à sa manière les intérêts économiques de sa patrie en assujettissant les étrangers au pouvoir de ses modes. Dès 1800, elle fut officiellement autorisée à revenir en France, mais ne put ni retrouver la position qu’elle occupait avant la Révolution, ni rentrer dans ses fonds. Cette figure fondatrice de l’histoire de la mode, malgré la célébrité acquise de son vivant, ne fut jamais riche, même si elle eut en sa possession un domaine à Épinay-sur-Seine. C’est là qu’elle s’éteignit, en 1813.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

Classification

Pour citer l’article

Catherine ORMEN, « BERTIN ROSE - (1747-1813) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/rose-bertin/