MORAND PAUL (1888-1976)

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Paul Morand attira l'attention du monde littéraire dès ses premiers recueils de poèmes, Lampes à arc (1919) et Feuilles de température (1920). Célèbre à trente-trois ans avec Ouvert la nuit (1922), il connut le succès des forts tirages, courut le monde, lança la mode de la désinvolture, puis, après 1944, éprouva de son vivant le purgatoire que subissent les écrivains morts. Enfin il reprit la place que personne ne lui avait disputée, maître incontesté de la nouvelle, de l'image qui fait mouche, du style rapide, étincelant. Il est déjà un auteur classique quand il entre le 21 mars 1969 à l'Académie française. Le voyageur, l'homme pressé va pouvoir goûter les bienfaits de la stabilité. Il meurt comme il a souhaité mourir, rapidement, sans souffrances inutiles, avec discrétion et élégance.

Qui était cet homme légendaire, toujours en voyage mais acharné au travail, secret mais prodigieusement intéressé par ce qui l'entourait, l'esprit vif, l'œil vif, une sorte d'Asmodée moraliste et chasseur d'images ?

Il est né à Paris, le 18 mars 1888. « J'ai l'âge de la tour Eiffel, disait-il. Nous sommes « jumeaux ». Son père, conservateur du Dépôt des marbres, appartient à la bourgeoisie éclairée : il écrit des pièces pour Sarah Bernhardt, un livret pour Massenet, fréquente les artistes et les gens de lettres. Jean Giraudoux aide le jeune Paul à passer ses examens ; ils resteront de grands amis. En 1913, Paul Morand est reçu au concours des ambassades ; il ira en poste à Londres, à Rome, à Madrid, à Bangkok. En 1938, il représente la France aux commissions du Danube, en 1939-1940 il est chef de la mission de guerre économique à Londres. Ambassadeur de France à Bucarest en 1943, à Berne en juin 1944, il est révoqué sans traitement ni retraite à la libération de la France, puis en 1953, après décision du Conseil d'État, réintégré dans tous ses droits – et aussitôt mis à la retraite. Il consacre les vingt-trois ans qui lui restent à vivre à la littérature. Le général de Gaulle lui interdit l'entrée à l'Académie française en 1958, mais n'opposa plus son veto par la suite, et c'est en 1969 que Paul Morand fut élu.

Morand a publié plus de soixante livres et abordé tous les genres : roman, nouvelle, poésie, théâtre, satire, récits de voyages et portraits de villes, biographie, essais littéraires et historiques, journal intime. Aux années 1920 correspondent les fulgurances du baroque moderne. Morand a voulu être le reporter de la fin du monde et photographier en formules poétiques cet univers qui se défaisait. En lisant Ouvert la nuit, Fermé la nuit, L'Europe galante, nous saisissons le dessein profond de l'auteur : non pas dépeindre la réalité extérieure à la façon des impressionnistes ou des naturalistes, mais fixer les aspects d'une civilisation sur son déclin, en accomplir l'esprit et sauvegarder par l'écrit ce qui ne se reverra plus. On mesure ce qui entre de désespoir lucide, de profond pessimisme dans l'attitude prônée par le « romancier du moment », qui accepte de passer avec le moment parce qu'il sait que rien ne subsistera de ce qu'il a aimé, le monde élégant et cultivé de l'âge bourgeois. Le dandysme nietzschéen de Morand ne l'a pas enfermé dans la prison morose de l'illusionnisme et de la subjectivité délibérée. Deux qualités l'ont protégé de ce danger : une curiosité sans attendrissement suspect pour tous les pays, pour toutes les races, tous les climats et une intuition géniale. Dans les années prétendues folles, il a discerné ce que personne alors n'entendait, le grondement de l'Afrique, la revendication de l'Asie. Bouddha vivant (1927) et Magie noire (1928) contiennent des visions prophétiques auxquelles les événements ont donné le sceau de la réalité.

Au cours de ces mêmes années, Morand a senti grandir l'attirance de maints peuples pour la dictature, ce vertige masochiste ; dans Lorenzaccio ou le Retour du proscrit (1925), nouvelle qui se passe au Portugal, il a montré comment l'érotisme, la violence et la révolution ont partie liée.

De la destruction de l'Europe, il ne rend pas seulement responsables Staline et Hitler, mais toutes les nations européennes à cause de leur manque de raison et de solidarité, à cause de leur étroitesse d'esprit et de leur patriotisme égoïste et dépassé. « Si les lumières qui brillaient sur notre continent se sont définitivement éteintes, la faute en incombe à Hitler, mais c'est l'Europe elle-même qui l'aida à co [...]

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Marcel SCHNEIDER, « MORAND PAUL - (1888-1976) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/paul-morand/