OBSERVATION (sciences sociales)

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L’observation, qu’elle soit ou non participante, fait désormais partie des méthodes canoniques des sciences sociales, transmises aux étudiants dans les enseignements de sociologie et d’anthropologie et utilisées dans un grand nombre de recherches et sur une multiplicité de terrains. En France, cette généralisation des usages de l’observation renvoie à ce que l’on pourrait appeler un « tournant ethnographique » des sciences sociales, initié au début des années 1990, et qui va de pair avec l’essor de « l’ethnologie du proche » et la réhabilitation des méthodes qualitatives en sociologie. Mais ce retour en grâce ne doit pas faire oublier que l’observation a constitué depuis les débuts des sciences sociales un mode d’accès privilégié au monde social qu’il s’agissait de décrire et d’analyser. Si ce sont les ethnologues qui, à l’image de Bronislaw Malinowski, ont fait de l’observation une méthode des sciences sociales parce qu’elle était pour eux liée à la nécessité d’être présents personnellement sur leur terrain de recherche, la sociologie l’a très vite intégrée : c’est en particulier le cas des chercheurs réunis à l’université de Chicago autour de Robert Park entre les années 1910 et 1930, et qui se donnent pour objet l’étude d’un espace circonscrit, en particulier un espace urbain, ou de populations particulières, à l’image par exemple des recherches de Nels Anderson sur les gangs italiens de Boston. Cette tradition est reprise dans les années 1950-1960 par des sociologues qui, autour d’Everett Hughes, choisissent cette méthode pour étudier en pratique les interactions entre les individus et la production des normes. En France, c’est la sociologie du travail qui, dès les années 1950, l’importe en la mettant en œuvre dans l’analyse de l’organisation du travail dans les usines (en particulier autour d’Alain Touraine).

Aujourd’hui, les courants pragmatistes et ethno-méthodologiques revendiquent cette méthode d’analyse dans la mesure où il s’agit pour leurs tenants d’étudier des formes de paroles et de travail en actes. Mais ces chercheurs n’ont pas le monopole de l’usage de l’observation, et cette méthode est couramment utilisée, en combinaison avec les entretiens, l’analyse documentaire, et même éventuellement les questionnaires, pour saisir au concret les pratiques sociales des individus, en deçà ou au-delà de la manière dont ils en parlent. L’observation permet ainsi d’analyser ce que Pierre Bourdieu appelait le « sens pratique » des groupes sociaux. Dans cette perspective, plusieurs domaines de recherche utilisent l’observation de manière privilégiée. Parmi eux, on peut d’abord citer l’analyse des classes sociales et de leur usage de l’espace, qu’il s’agisse des quartiers populaires et des classes ouvrières, de la « gentrification » dans les grandes villes ou encore des classes supérieures. Le travail, qu’il soit industriel ou dans le secteur des services, constitue un autre domaine de recherche pour lequel l’observation est très utilisée. Si Michael Burawoy et Donald Roy ont été parmi les pionniers de l’usage de l’observation du travail industriel en usine, de nombreuses autres types d’activités ont fait l’objet d’une enquête par observation, que ce soit à l’hôpital, dans des centrales nucléaires, dans les centres d’appels, dans des boutiques, sur des chantiers, etc. L’observation a alors notamment pour grand avantage d’aller au-delà des représentations que les acteurs se font de leur propre activité, mais aussi de faire le partage entre travail prescrit et travail réel. Enfin, cette méthode est aussi de plus en plus utilisée en sociologie politique, notamment concernant l’étude du travail politique concret d’élus ou de militants (observation de permanences, de meetings, etc.) ou du comportement politique des citoyens (observation de bureaux de votes, de lieux de travail occupés par des grévistes ou de manifestations).

Mais contrairement à l’image que l’on peut en avoir, l’usage de l’observation n’a rien d’évident et pose de redoutables problèmes méthodologiques, voire déontologiques. En premier lieu, il pose la question de la place de l’enquêteur par rapport à son objet d’enquête. De nombreux chercheurs privilégient l’observation participante, c’est-à-dire qu’ils participent eux-mêmes à la situation qu’ils étudient, au risque d’être pris dans leur objet d’étude et de manquer de la distance nécessaire à l’analyse. À l’inverse, l’observation non participante conduit à interroger la légitimité du chercheur, qui observe les activités ordinaires, mais qui, par ce fait même, perturbe la situation. Une autre distinction doit être faite entre observation à découvert et incognito : au-delà des questions épistémologiques qu’elle pose (et qui sont du même ordre que celles concernant l’observation participante), elle renvoie à des difficultés déontologiques liées au consentement de l’enquêté à l’enquête. Enfin, l’observation pose la question du statut des données et de leur scientificité : il s’agit notamment de savoir ce qu’il faut observer dans la profusion de ce qui est à voir dans une situation donnée ; un autre élément est lié à la nécessité de mettre en série ce qui est observé, pour en saisir la singularité ou la répétition, ce qui renvoie à la nécessité, mise en avant par Jean Peneff, de mesurer et de compter ce qui est observé, de manière à produire des données. Enfin, l’enquête par observation doit s’accompagner de la rédaction d’un journal de terrain, qui constitue le cœur du travail du chercheur, dans lequel il raconte les événements, consigne les dialogues et recueille les petits faits répétitifs ; il est aussi l’occasion d’une analyse réflexive sur la place de l’observateur dans ce qu’il observe. Dans ce cadre, l’observation constitue une méthode parmi d’autres ; elle ne peut se suffire à soi seule et doit s’accompagner du recueil des représentations discursives que produisent les acteurs de ce qui a été observé.

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Écrit par :

  • : maître de conférences en sociologie à l'université de Poitiers, chercheur au C.U.R.A.P.P., C.N.R.S., université d'Amiens

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Pour citer l’article

Laurent WILLEMEZ, « OBSERVATION (sciences sociales) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/observation-sciences-sociales/