NATURE ET HISTOIRE (J. Baechler)Fiche de lecture

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Sous le titre de Nature et histoire, cet ouvrage (PUF) de Jean Baechler est important par sa visée qui prend forme en un peu plus de mille pages. Il s'agit, en effet, de rendre intelligible l'« aventure » de l'espèce humaine, à partir de ses caractéristiques propres. Plus précisément, l'objectif est de faire la synthèse des différentes descriptions auxquelles donnent lieu les traits formels des activités humaines, les possibilités de leur expression, ainsi que les conditions et les modalités de leur réalisation à travers l'histoire. Le point de vue adopté est triple : philosophique, historique et sociologique. En effet, l'explication historique renvoie aux finalités humaines fondamentales, qui sont étudiées d'un point de vue philosophique, mais ne s'actualisent qu'à travers des configurations variées analysées sociologiquement. Cet ouvrage traite donc de la normativité intrinsèque de toute action humaine et des modalités de l'inscription de cette normativité dans les différents scénarios constitutifs de la matière historique.

Au niveau de généralité le plus élevé, on trouve une quadruple caractérisation de l'espèce. Celle-ci est d'abord définie comme libre, et c'est le point fondamental : cela signifie que, à la différence des autres espèces animales, son parcours n'est pas programmé, il est donc variable, inventé dans le déploiement des histoires. Ensuite, l'espèce est décrite comme rationnelle, c'est-à-dire apte à résoudre des problèmes auxquels elle a à faire face (notamment à travers le choix des moyens permettant d'atteindre des fins, qui sont vues elles-mêmes comme la solution de problèmes). Elle est en outre présentée comme finalisée, ce qui est lié à la dimension de rationalité qui conduit à la capacité d'atteindre des fins. Enfin, elle est dite faillible, c'est-à-dire capable, par l'intermédiaire de ses représentants, de ne pas retenir la ou les bonnes solutions face au problème auquel elle est confrontée. Ces quatre dimensions constitutives de l'espèce sont analysées à travers les trois modes des activités humaines : la connaissance, l'agir et le faire, qui sont distingués de manière constante à travers l'ouvrage et décrits dans leurs possibilités propres, – ces trois dimensions étant néanmoins toujours liées.

L'originalité de la théorie de Baechler est d'organiser un système tendanciellement exhaustif des finalités humaines de base qui permet de servir de point d'appui à une théorie des affaires humaines dans leur ensemble. Si la rationalité est rapportée, de manière classique, soit à l'aptitude à résoudre des problèmes, soit à la capacité d'atteindre les fins à travers le choix des moyens, le dispositif de cette rationalité est complété par une description, qui se veut systématique, des finalités humaines qui donnent lieu à l'expression de la rationalité. De cette description procèdent à la fois la cohérence générale du projet (et la possibilité de son achèvement) et les sections suivantes de l'ouvrage qui rendent compte de deux choses : les manières dont sont atteintes ces finalités à travers l'histoire ; et les produits historiques qui ne dépendent pas des visées individuelles.

Baechler distingue ainsi treize fins de l'espèce, dont on peut ici restituer la liste : la vie, la santé, la prospérité, la détente, la paix et la justice, la béatitude, le bonheur, la compétence, l'efficacité, la coopération, l'entente, la solidarité, la perfection. Ces finalités sont, dans la perspective de Baechler, des sortes de données ultimes qui s'imposent à l'espèce indépendamment de ses choix, même si elles donnent lieu ensuite à des choix, qui conduisent aux tentatives constamment renouvelées de réalisation de ces fins.

À propos de chacune de ces fins, Baechler parle d'un régime naturel possible. En fait, dans l'ouvrage, la nature est convoquée de deux manières différentes. Du point de vue le plus général, elle correspond à une visée qui se veut descriptive des caractéristiques fondamentales de l'espèce qui ne changent pas historiquement, mais qui s'actualisent nécessairement dans des configurations culturelles variées. Mais, d'un point de vue plus restreint, dans la mesure où la réalisation des fins passe par le choix de solutions variées, certaines parmi celles-ci seront dites « naturelles » : ce sont les meilleures solutions, ou les solutions les plus efficaces, pour la réalisation des fins, même si, du fait de la faillibilité de l'espèce, ces solutions peuvent ne pas être retenues, et fréquemment ne le sont pas.

Il y a certainement un « naturalisme » de Jean Baechler, qui réfère les finalités humaines à des contraintes naturelles imposées à l'espèce, mais qui distingue ensuite, dans la série d'options permettant la réalisation des finalités, celles qui sont jugées plus « naturelles » que d'autres, c'est-à-dire plus conformes à la vocation de cette nature, même si celle-ci est confrontée au problème de la faillibilité. En fait, la nature joue un rôle double, la seconde dimension étant plus étroite, et clairement normative.

À partir de la description centrale de ces finalités humaines, trois dispositifs sociologiques sont décrits, qui permettent de donner lieu à des scénarios historiques à la forme variée : des activités microsociologiques où des acteurs individuels ou collectifs poursuivent des finalités définies ; des résultats macrosociologiques qui ne dépendent d'aucune visée initiale et ne peuvent pas être reconnus comme tels a posteriori ; enfin, des effets dits quasi microsociologiques, qui correspondent à une reconstruction a posteriori de la poursuite d'une finalité par une communauté d'acteurs progressant par tentatives, échec et corrections dans la voie de la solution d'un problème. Tels sont les traits généraux de cette tentative d'explication générale qui reste unique en son genre.

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Pour citer l’article

Pierre DEMEULENAERE, « NATURE ET HISTOIRE (J. Baechler) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/nature-et-histoire/