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NAISSANCE DE LA SOCIOLOGIE (J. Heilbron)

On ne peut comprendre l'histoire des idées qu'en la rapportant à celle des contextes dans lesquels elles ont pris leur essor. Tel est l'argument central du livre de Johan Heilbron (Agone, 2006), dont la traduction française, réalisée par Paul Dirkx, survenait seize ans après sa première parution en langue néerlandaise. Notons toutefois que les références bibliographiques ont été, dans une certaine mesure, réactualisées. Cet argument, l'auteur l'applique à la sociologie, et c'est à cette fin qu'il remonte plus loin que de coutume dans le temps, en l'occurrence à l'aube du « grand siècle ». Pour lui, en effet, « les sciences sociales modernes sont le produit d'un processus beaucoup plus long qu'on ne l'admet communément ». C'est au début de cette période que s'élaborent des notions modernes telles qu'« État », « économie » et « société », qui sont devenues les noyaux de genres intellectuels relativement distincts les uns des autres, avec chacun son vocabulaire et sa problématique propres. La théorie politique, l'économie politique et la philosophie morale, dite aussi « moralistique », se sont ainsi constituées autour de ces trois notions. La « théorie sociale », elle, est devenue un genre intellectuel plus ou moins identifiable en tant que tel à la fin du xviiie siècle. Soulignons que ces propos valent avant tout pour la France, cadre national auquel notre auteur s'intéresse de manière pratiquement exclusive, d'où le caractère un peu fallacieux du titre de son livre.

Il ne s'agit pas encore de « disciplines », au sens universitaire contemporain du terme. Du reste, ni les universités, confites dans des controverses scolastiques héritées du Moyen Âge et soigneusement contrôlées par l'Église catholique, ni les Académies, étroitement soumises au pouvoir royal, ne jouent un rôle appréciable dans cette histoire. Les acteurs de celle-ci, ceux qu'aux temps des Lumières on appellera les « philosophes », passeraient de nos jours pour des « amateurs ». Fréquentant un réseau de salons où l'on débat d'idées modernistes, liés de diverses manières au projet de l'Encyclopédie, ils dégageront de leurs recherches des thèmes qui pendant longtemps relèveront plus du champ littéraire que du champ des sciences de la nature. Montesquieu, Voltaire, Rousseau seront les mentors reconnus de ce mouvement, qui trouve ses guides heuristiques fondamentaux dans le droit naturel et l'histoire. Pendant un bref chapitre, l'auteur propose une comparaison du milieu intellectuel français avec celui de l'Écosse, qui, autour de David Hume et d'Adam Smith, introduira dans la théorie des rapports sociaux l'idée que ceux-ci sont des conventions historiquement variables, d'une part, et que la « méthode de Newton », d'autre part, leur est applicable.

Au moment où se déclenche le cataclysme, tant pour les institutions que pour les idées, de la Révolution française, les sciences de la nature connaissent un développement considérable. Des noms comme ceux d'Antoine Laurent Lavoisier, Pierre-Simon de Laplace, Joseph Louis Lagrange, Georges Cuvier indiquent aisément que la France, à cette époque, est la terre des sciences. Sociétés savantes et académies nouvelles constituent les foyers d'une effervescence sans exemple jusqu'alors (curieusement, l'auteur n'évoque jamais le rôle des loges maçonniques). Le combat s'organise entre « scientifiques » et « littéraires », ces derniers contraints, après un passage en défaveur sous le premier Empire, de se réfugier dans les belles-lettres, tout en continuant à proclamer leur primauté dans le domaine des idées. Les sciences « morales et politiques » s'inspirent alors de travaux menés par des savants de la « nature morte », en particulier ceux de Condorcet, un mathématicien, et de[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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