KHAIR-EDDINE MOHAMMED (1941-1995)

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Mohammed Khaïr-Eddine est resté l'enfant du Sud marocain : il y est né en 1941, à Tafraout, dans une famille berbère dont le père, commerçant, était installé à Casablanca. Son imaginaire et toute son œuvre sont gouvernés par le souvenir passionné des paysages et de la civilisation de son enfance, qu'il a dû quitter pour aller étudier à Casablanca.

En 1960, il est engagé par la Sécurité sociale marocaine pour enquêter auprès de la population d'Agadir, victime du terrible tremblement de terre du 29 février. Cette expérience le marque profondément. Il place dès lors son travail d'écrivain (dont les premiers essais remontent à l'adolescence) sous le signe du « séisme » : il entreprend la rédaction d'un texte, Agadir (publié en 1967), qui fait vaciller les repères littéraires, montre la fracture des identités et l'effondrement des systèmes de pouvoir.

De 1963 à 1965, il vit à Casablanca, lance avec Mostafa Nissabouri le manifeste Poésie toute, qui engage les poètes à la « guérilla linguistique », écrit des poèmes (Nausée noire, 1964) et des nouvelles, fréquente le groupe des intellectuels qui vont fonder en 1967, autour d'Abdellatif Laâbi, la revue Souffles, expression maghrébine de la rupture et de la modernité. Puis Khaïr-Eddine choisit l'exil et vit en France de 1965 à 1979, dans des conditions souvent précaires. Il participe, malgré l'éloignement, à l'aventure de Souffles et publie de nombreux textes dans des revues éditées à Paris (Les Lettres nouvelles, Les Temps modernes, Présence africaine, etc.). Il donne, à la suite d'Agadir, une série d'œuvres inclassables et violentes : Corps négatif, suivi d'Histoire d'un Bon Dieu (1968) ; Moi, l'aigre (1970) ; Le Déterreur (1973) ; Une odeur de mantèque (1976) ; Une vie, un rêve, un peuple toujours errants (1978). Parallèlement, il publie des recueils de poèmes (Soleil Arachnide, 1969 ; Ce Maroc !, 1975) animés d'un esprit de révolte absolue, disant la douleur d'un être écorché, qui ne s'apaise que lorsque s'élève le chant d'amour pour la terre « sudique » maternelle.

Dans Agadir, matrice de l'ensemble de l'œuvre, le récit fait éclater les formes littéraires pour dire l'action d'un jeune fonctionnaire dans une ville ravagée par un tremblement de terre. Celui-ci est confronté à des visions de cauchemar et découvre une ville peuplée d'« animaux plus que domestiqués », soumis à la tyrannie du roi et à la corruption des gouvernants. Il n'y a rien à attendre du père, qui n'a apporté que la peur, ni des ancêtres, qui n'ont légué que le fatras de leurs traditions archaïques ; les seules figures d'espérance sont celles du grand-père et de la Kahina (la grande résistante berbère à l'arrivée des Arabes au Maghreb), qui semblent indiquer la possibilité d'un ressourcement. Mais le héros choisit finalement de partir pour l'exil (« Seule joie quitter un pays pour un autre »).

Corps négatif et les textes suivants reprennent et redoublent les attaques sacrilèges contre le triple pouvoir oppressif du père, du roi et de Dieu. La dérision forcenée s'associe à une écriture provocatrice, usant de toutes les possibilités de subversion du texte : discontinuités, disjonctions, fragmentation des identités, morcellement des développements, éclatement des instances narratives, irruption de l'oralité, etc. Seul repère stable sur la boussole du désir : l'attirance du Sud, de ses « effluves de planète et de serpolet ».

En 1979, Khaïr-Eddine rentre au Maroc avec l'enthousiasme de celui qui revient à sa terre et à sa culture. Il publie un beau et complexe récit, qui s'accorde à la joie de ces retrouvailles, Légende et vie d'Agou'chich (1984), inspiré de la légende d'un bandit d'honneur et jouant sur de nombreuses références à la tradition orale. De nouveaux recueils poétiques paraissent : Résurrection des fleurs sauvages (1981), Mémorial (1992).

Mais Khaïr-Eddine était trop habité par la pulsion de l'errance pour ne pas quitter à nouveau le Maroc. À partir de 1989, il mène en France une vie plus ou moins chaotique. Comme s'il avait voulu réaliser les « slogans » qu'il prêtait au narrateur de l'Histoire d'un Bon Dieu : « Fais ta propre peau. Jette-les par la fenêtre. »

Il meurt à Rabat le 18 novembre 1995.

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  • Jamel Eddine BENCHEIKH, 
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Dans le chapitre « Après 1962 »  : […] Les indépendances, dont on pensait qu'elles mettraient un terme à l'expression littéraire en langue française, la voient au contraire non seulement perdurer et s'enrichir en Algérie, mais se déployer au Maroc et en Tunisie. En Algérie, la guerre de libération a fait exploser des expressions poétiques multiples dont la plupart s'effacent, la paix revenue. Demeure la belle œuvre poétique d’Anna Grek […] Lire la suite

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Jean-Louis JOUBERT, « KHAIR-EDDINE MOHAMMED - (1941-1995) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 juillet 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mohammed-khair-eddine/