MASAOKA SHIKI (1867-1902)

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Entre 1891 et 1892, Masaoka Shiki rédige un premier roman, Capitale de la lune (Tsuki no miyako), qu'il soumet à quelques écrivains et amis : l'accueil est des plus réservés. Mais sa décision est prise. Le jeune homme venu de l'île de Shikoku, dont les rêves d'adolescent s'étaient identifiés avec les aspirations collectives de son époque, ne veut plus se consacrer qu'à la littérature. Il interrompt ses études à l'université de Tōkyō et s'établit dans le quartier de Negishi, à la limite de la ville basse et des hauteurs. Il avait manifesté très tôt son intérêt pour les formes poétiques héritées de la tradition : poèmes en chinois classique, waka et haiku. Avec la fougue qui le caractérise, il décide de rénover l'art du haiku, qui était encore pratiqué avec ferveur mais s'était figé depuis le début du xixe siècle, prisonnier d'un réseau de conventions et de mesquineries. À partir de décembre 1892, il collabore de façon permanente au journal Nihon. Il est à la fois créateur, théoricien (Principes essentiels du haikai, Haikai-taigai, 1895) et animateur. À travers le pays se multiplient les cercles qu'il inspire. Des difficultés de santé, puis une maladie longue et inexorable accusent encore l'énergie dont il fait preuve.

Son attitude obéit à deux impératifs. Il ne veut exclure du domaine poétique nulle parcelle de réalité, si insignifiante puisse-t-elle paraître : c'est la fonction du haiku d'en révéler les contours et les couleurs, le charme et le sens, grâce à sa brièveté, à ses ressources verbales inattendues, entretenues par un entraînement systématique. Aussi attache-t-il une extrême importance à la forme. Lorsqu'il juge, selon l'usage, les productions d'autrui, il s'arrête souvent sur un seul mot, même très simple, et l'examine jusqu'à en faire apparaître toutes les virtualités.

En 1897, ses amis fondent pour lui la revue Hototogisu, l'une des publications les plus originales du temps. À partir de cette même année, alors que chaque genre traditionnel, dans les lettres et les arts, avait fini par constituer un univers clos, il mènera de front la rénovation du haiku et du waka. Il se tourne aussi vers la prose : pour apprendre à découvrir la réalité qui nous entoure, il propose une forme d'écriture alerte, directe et incisive, le shasei (croquis sur le vif), et ce mot sera pour toute une génération l'un des principes esthétiques essentiels. Toujours il revient à l'expression poétique. Ce n'est point par mièvrerie, et ses disciples témoignent de la vigueur de son inspiration. Dans le domaine du waka, Itō Sachio, Shimagi Akahiko, Oka Fumoto et bientôt Saitō Mokichi affirment une force tranquille, parfois rude. Natsume Sōseki lui doit d'avoir été initié au haiku et publie dans sa revue son premier chef-d'œuvre, Moi, un chat (Waga-hai wa neko de aru). Nagatsuka Takeshi laissera, avec La Terre (Tsuchi, 1910), roman immense et impitoyable, la description la plus véridique que donna de la condition paysanne un écrivain de Meiji.

Dans les dernières années de sa vie, Masaoka Shiki compose plusieurs « essais au fil du pinceau » : Une goutte d'encre (Bokuju itteki, 1901) ; Un lit de malade, six pieds de long (Byōshō rokushaku, 1902) ; Notes pêle-mêle d'un homme couché (Gyōga manroku, 1901-1902). L'hétérogénéité des fragments déconcerte : ainsi se succèdent des considérations sur le « motif » dans l'art japonais et d'autres, très matérielles, sur les soins à donner aux malades, des textes descriptifs, des dessins, des poèmes ou de simples énumérations. Ces œuvres ultimes rappellent que, pour lui, l'expression littéraire est une forme d'action, qu'il mène obstinément pour retrouver le monde. De son chevet, il regarde le jardin, en esquisse le plan sur une feuille de papier et, à l'endroit où se dresse chaque plante, il trace un court poème de dix-sept syllabes.

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales de l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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«  MASAOKA SHIKI (1867-1902)  » est également traité dans :

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  • Écrit par 
  • Jean-Jacques ORIGAS
  •  • 2 021 mots

Dans le chapitre « « Moi, un chat » »  : […] «  Je suis un chat  », proclamait le titre de son premier livre. Roman ? divertissement ? essai ? satire ? Il ne se range dans aucune des catégories familières à l'histoire littéraire. Un chat prend la parole. À l'instar du Kater Murr qu'Hoffmann faisait rôder dans le cabinet de travail de Maître Abraham, il est fort savant, observe le cours du monde et ne dédaigne pas le langage des philosophes. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jean-Jacques ORIGAS, « MASAOKA SHIKI (1867-1902) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/masaoka/