LEVEL FIVE (C. Marker)

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Level Five (1997) peut se décrire ainsi : le monologue d'une femme devant une console d'ordinateur, vue depuis l'écran de celui-ci. En manipulant l'ordinateur, Laura (Catherine Belkhodja) commande (on le découvre en cours de route) à la caméra qui la cadre. Elle commande aussi au récit, intervenant dans un jeu consacré à la bataille d'Okinawa (entre avril et juillet 1945) qui lui donne l'illusion de refaire l'histoire, en fait ressassant celle-ci, travaillée comme elle l'est par le deuil d'un homme aimé qui a créé le jeu. La femme décide à un moment donné de faire appel à son « ami Chris, l'as du montage », pour démêler le matériau accumulé, dans lequel figurent ses propres interventions. Le relais est donc pris par la voix de Chris Marker lui-même, qui dès lors guide le récit en alternance avec Laura. Le spectateur suit trois fils narratifs : le deuil de l'amant, une bataille cruciale à la fin de la Seconde Guerre mondiale et le passage dans l'univers virtuel. La question du souvenir et de l'oubli et celle de la douleur relient le sort d'Okinawa, lieu de la « bataille la plus sanglante de tous les temps », et la rencontre d'une jeune femme avec la mort. Le fin mot de l'énigme ne sera pas donné. Comme elle a cru pouvoir corriger l'histoire, Laura a peut-être imaginé que l'univers virtuel lui offrirait a free replay (une nouvelle partie, gratuite, au flipper) ; elle semble se lasser des succédanés de son amant que lui propose le « réseau », mais certains indices laissent à penser que l'homme n'est pas mort et n'a disparu que pour préserver l'intégrité originelle de leur amour sans le soumettre à l'usure du temps.

Chris Marker explore les images du xxie siècle pour comprendre le xxe finissant. Comme toujours, il interroge notre temps à travers ses représentations, car c'est aussi « le siècle des Lumière », c'est-à-dire celui du cinéma, et les images, avec leur histoire propre, en sont les révélateurs. Il qualifie le cinéaste Oshima Nagisa, un des témoins qui interviennent dans Level Five, de « fidèle arpenteur de la mémoire », définition qu'il mérite lui-même par son obstination à revenir sur les zones d'ombre de l'histoire. La bataille d'Okinawa le travaille depuis longtemps : il en était déjà question dans Sans soleil (1982). Cette dernière boucherie de la Seconde Guerre mondiale est une des grandes cassures qui définissent le siècle : par sa place stratégique de prélude à Hiroshima, par le nombre des victimes civiles, par l'occultation dont elle est l'objet au Japon comme en Occident. Peut-on écrire l'histoire ? Elle ne l'est jamais une fois pour toutes : l'héroïne constate, concernant cet épisode, les omissions et les mensonges flagrants, jusque dans les ouvrages les plus récents. Les images n'y suffisent pas, elles peuvent être falsifiées, donc le sont, leur « sens » est toujours détourné par le vainqueur. Peut-on la dire ? C'est ce que fait Laura, commentée par Marker, à travers l'affinité qui la lie à ce moment de mort. Peut-on la récrire ? Le jeu devrait donner une logique à la déraison des événements humains. Mais c'est une limite à laquelle se heurte même le cyberespace. Il s'agit donc de filmer l'histoire, c'est-à-dire de faire tout cela à la fois – de la monter, aurait dit S. M. Eisenstein.

Il est peu de films dont le déroulement soit autant guidé par une démarche intellectuelle et aussi peu par des actions extérieures. Level Five est un enchaînement d'images fortes, parfois tramées ou recadrées dans un écran d'ordinateur et agrémentées de graphiques, parfois abstraites, où évoluent deux personnages, dont un seul, Laura, apparaît à l'écran. Pourtant l'émotion suscitée est exceptionnelle, qui associe la passion et la douleur de l'histoire. Elle n'a de précédent que dans un film, auquel celui-ci se réfère explicitement : Hiroshima mon amour. L'intérêt et l'adhésion unanimes rencontrés par Level Five lors de sa sortie en salles (qui est partie intégrante du dispositif, car on ne voit pas tous les films de Marker au cinéma, loin s'en faut), tiennent à ce que le puzzle narratif établit un rapport particulier avec le spectateur, qu'il rend sinon intelligent, du moins complice.

Chris Marker est rarement où on l'attend. Ses investigations sur « ce salaud de xxe siècle » (J.-L. Bory à propos de Le fond de l'air est rouge, 1977) n'ont pas besoin des formes établies ; il les invente en fonction de leur objet. Ses films représentent les constructions cinématographiques les plus [...]

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Bernard EISENSCHITZ, « LEVEL FIVE (C. Marker) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/level-five/