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LES CRIMES DU FUTUR (D. Cronenberg)

En 1970, David Cronenberg a vingt-sept ans. Son deuxième long-métrage, cette année-là, dure une heure et dix minutes et s’intitule… Les Crimes du futur. Les obsessions qui traverseront son œuvre y sont déjà présentes : la chirurgie, le sexe, le goût du décorum sinistre et la science-fiction médicale délirante. Sans oublier cet humour dévastateur qui ne l’a jamais quitté depuis. En sélection officielle au festival de Cannes 2022, le long-métrage de David Cronenberg s’intitulait Les Crimes du futur… À regarder ce nouveau film réalisé par un homme qui approche de ses quatre-vingts ans et qui porte le même titre que son lointain prédécesseur, on y voit, présentes plus que jamais, la violence des représentations et la mélancolie, sans cesse accompagnées du goût de la blague et de la parodie.

En 2002, David Cronenberg décrivait dans Spider un Londres cafardeux, vide, aux intérieurs moisis, pour raconter une histoire à la fois effrayante, humaine, sordide et magique. En 2014, son film, le très drôle Maps to the Stars, proposait une géniale visite du fantasme hollywoodien.

Cette fois, c’est à Athènes que Les Crimes du futur a été réalisé. Cette coproduction gréco-canadienne documente d’abord la défiguration d’une ville qui se remet difficilement des crises récentes. Le tournage a eu lieu pendant le confinement, l’équipe était masquée et subissait quotidiennement les contraintes d’une épidémie qui ressemblait à un film de Cronenberg. Au même moment, dans la « vraie vie », le cinéaste avait refusé qu’on analyse les calculs rénaux prélevés sur son corps, et avait décidé de les vendre aux enchères.

La première autopsie du film est donc celle d’une ville malade. La deuxième, sujet central de la narration, est l’autopsie littérale, celle des morts, mais aussi, fantastiquement, des vivants. La science-fiction de Cronenberg invente un avenir aux technologies douteuses dans un monde privé de lumière. Ici, les couleurs n’existent plus, ou plutôt il ne reste que le gris, le marron, le jaune sale. Dans ce futur inquiétant, dans ce cauchemar à venir, les téléphones portables sont vieillots, les postes de télévision ressemblent à ceux des années 1960, les ordinateurs ont disparu. On archive à nouveau de vieux papiers poussiéreux, seules demeurent des machines automatiques mues par d’incertaines sources d’énergie.

Le corps déviant

<em>Les Crimes du futur</em>, D. Cronenberg - crédits : Nikos Nikolopoulos/ Serendipity Point Films

Les Crimes du futur, D. Cronenberg

Le couple protagoniste formé par Saul et Caprice réunit un artiste performeur (Viggo Mortensen, vieux compagnon de route de Cronenberg) et une ex-chirurgienne (Léa Seydoux, nouvelle venue dans son univers). Saul fabrique des organes nouveaux, inconnus, à l’intérieur de son corps. Au cours d’interventions aux allures de cérémonie, la chirurgienne les lui retire aux yeux de tous. Même si elle avoue que ce qu’elle préfère, c’est la « traumatologie ». Ce type de réplique marque la tendance autoparodique de Cronenberg, qui associe toujours le tragique et le rire franc.

Le monde de demain a fait disparaître la douleur, ce qui permet ces opérations à répétition. Mais s’il ne souffre pas, Saul est constamment embarrassé par un corps devenu compliqué, difficile. Ses membres, sa gorge, sa déglutition, sa voix, son système digestif n’obéissent plus aux règles de la santé ordinaire. Impossible d’ignorer que ce corps qui semble suivre sa vie propre est mis en scène par un homme qui sera bientôt octogénaire. Impossible également d’ignorer la mélancolie lucide qui préside à cette incarnation.

Un des personnages demande si ce couple de performeurs est aussi un couple « dans la vie ». La question n’a pas de sens parce que, dans ce monde où la douleur a disparu, le sexe ne passe plus par les mêmes rituels. Il n’est plus ce que Saul appelle « le vieux sexe », il a été remplacé par la chirurgie. La pénétration se fait maintenant par le scalpel. Et peut-être le cinéma a-t-il été lui-même[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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<em>Les Crimes du futur</em>, D. Cronenberg - crédits : Nikos Nikolopoulos/ Serendipity Point Films

Les Crimes du futur, D. Cronenberg

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