LE GOÛT DE LA CERISE, film de Abbas Kiarostami

Une fable sans moralité

En un sens, ce film est une version longue du court-métrage de 1972, Récréation (Zang-e Tafrih), où Kiarostami filmait déjà un personnage à une époque décisive de sa vie, en pleine remise en question. Mais Badii est plus complexe, plus torturé (bien qu'on ne sache jamais ce qui le ronge) ; il est interprété de manière saisissante par un acteur habité. Surtout, c'est un personnage paradoxal, puisque sa décision de quitter la vie est conditionnée à une autre personne, qui acceptera de l'écouter dans sa folie, et au fond d'accomplir un geste d'amour. Badii désire mourir, mais seulement après avoir vérifié qu'il vit dans un monde capable d'accueillir la mort : autant dire qu'il est un philosophe et que le film, l'un des plus ambitieux de son auteur de ce point de vue, est moins une réflexion sur les liens sociaux que sur la solitude essentielle de l'humain.

Comme toujours chez Kiarostami, le documentaire se mêle à la métaphore. Téhéran nous est dépeint sous un jour inattendu, comme une ville en chantier, une métropole moderne qui a besoin de s'agrandir et remplace le désert par de grands ensembles. Cependant, dans son périple, le héros ne rencontre d'abord que des étrangers : des immigrés afghans, qui ont pris le travail de ces ouvriers qu'au début on voit, chômeurs, mendier par la fenêtre du 4x4 une journée de labeur ; ou des Kurdes, ingérables « immigrés » de l'intérieur. Cela est tout aussi réaliste, et plus original, que la vision de la société iranienne à laquelle nous avaient habitué d'autres cinéastes tels Mohsen Makhmalbaf ou Jafar Panahi.

Mais ce conte est aussi une parabole, où abondent les traits métaphoriques. Pour avoir le droit de mourir à sa guise, le héros doit affronter un lieu indéfini, où règne la poussière ; on ne sait si c'est par choix ou par nécessité qu'il a creusé son dernier trou dans ce paysage de planète rouge (son obsession des pelletées de terre est peut-être à lire comme profession de matérialisme et refus de la transcendance). Quant à la quête au volant de la voiture, qui occupe presque tout le film, elle est le travestissement ironique des errances des personnages « modernes », de Rossellini à Wenders : Badii cherche éperdument à rencontrer le monde et l'humain, mais il n'obtient que des réponses négatives – l'incompréhension, la suspicion, la fuite. La seule rencontre réussie, avec Bagheri (qui n'est pas un acteur mais joue son propre personnage), est celle d'un homme qui a frôlé la mort, et fait lui aussi un long chemin, verbal, pour ramener Badii à la vie.

C'est en vidéo que Kiarostami tourne l'allégorie finale. Voix du cinéaste : « le film est fini, les soldats peuvent se reposer ». Trompettes – peut-être celles de Sorush, l'ange de la Résurrection. On sent la concession à une censure qui n'aurait pas permis que le film s'achevât par un suicide réussi ; mais, comme tout grand artiste, Kiarostami fait de nécessité vertu et boucle sa parabole par une véritable déclaration sur les pleins pouvoirs du cinéma.

— Jacques AUMONT

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Écrit par

  • Jacques AUMONT : professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle, directeur d'études, École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer cet article

Jacques AUMONT, « LE GOÛT DE LA CERISE, film de Abbas Kiarostami », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL :

Autres références

  • IRAN - Cinéma

    • Écrit par Charles TESSON
    • 2 507 mots
    ...montre les plaies du peuple, dans un monde où le cinéma, et non la religion, devient la seule forme d'aspiration à une vie autre et meilleure. Le héros du Goût de la cerise (1997) aspire à tout autre chose : trouver quelqu'un et le payer en conséquence pour qu'il verse de la terre sur son cadavre après qu'il...

Voir aussi