LA SUPPLICATION (S. Alexievitch)Fiche de lecture

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Tchernobyl est située en Ukraine, à 40 kilomètres de la frontière sud de la Biélorussie, à 135 kilomètres de Gomel (Biélorussie), à 150 kilomètres de Kiev (Ukraine), à 600 kilomètres de Moscou (Russie) et à 2 000 kilomètres de Paris. Le 26 avril 1986, lorsque le réacteur de la quatrième tranche de la centrale nucléaire explose, les vents soufflent vers le nord. En Biélorussie, 2,1 millions de personnes sont contaminées, dont 700 000 enfants. Mais, « selon les observations, un haut niveau de radiation fut enregistré le 29 avril 1986 en Pologne, en Allemagne, en Autriche et en Roumanie ; le 30 avril, en Suisse et en Italie du Nord ; les 1er et 2 mai, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et dans le nord de la Grèce ; le 3 mai, en Israël, au Koweït, en Turquie... ». En moins d'une semaine, Tchernobyl était devenu un problème pour le monde entier.

Comment vivre et penser après Tchernobyl ? C'est la question que pose Svetlana Alexievitch, écrivain et journaliste biélorussienne, dans son livre paru à la fin de 1998 aux éditions Jean-Claude Lattès sous le titre La Supplication, avec pour sous-titre Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse (titre original : La Prière de Tchernobyl, chronique du futur). Il ne s'agit pas d'un n-ième livre de chiffres et de statistiques sur la catastrophe. Pendant dix ans, l'auteur a voyagé et questionné des hommes, des femmes et des enfants de générations, de destins, de tempéraments différents sur la manière dont ils avaient vécu depuis la catastrophe. « Je veux témoigner », écrit par exemple un père de famille, « que ma fille est morte à cause de Tchernobyl. Et qu'on veut nous faire oublier cela ». Dans La Supplication, le peuple de Tchernobyl est même devenu une sorte de société philosophique.

Svetlana Alexievitch, "romancière des voix"

Photographie : Svetlana Alexievitch, "romancière des voix"

De La guerre n'a pas un visage de femme à La Fin de l'homme rouge, Svetlana Alexievitch raconte l'histoire de l'U.R.S.S. et de la société postsoviétique à partir des témoignages qu'elle a recueillis et orchestrés. 

Crédits : Ulf Andersen/ Getty Images

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Le 26 avril 1986, une nouvelle histoire des sens commence pour les populations qui résident dans un rayon proche de l'explosion. 70 p. 100 de la radiation est retombée sur le territoire biélorussien, où il n'y a pas de centrale nucléaire. « Pourquoi Dieu nous a-t-il punis ? », demandent ces voix de Biélorussie sorties du silence. Désormais, on vit sur la terre de Tchernobyl, le pays laboratoire de la mutation génétique, peuplé par des « curiosités ambulantes ». « Je vais vous dire ce qu'est un homme de chez nous », explique un témoin : „Nous sommes comme « des boîtes noires“, les enregistreurs de vol des avions [...] „Des hommes-boîtes“ [...] Nous pensons vivre, parler, marcher, manger, faire l'amour [...] En fait, nous enregistrons l'information ! »

Dans La Supplication, Tchernobyl ne désigne pas seulement un espace géographique ou la plus grande catastrophe technologique du xxe siècle. C'est aussi une nouvelle philosophie de la vie et de la mort qui nous entraîne dans un monde encore inconnu qui n'est pas le passé d'une apocalypse. Pour Svetlana Alexievitch, ce qu'il symbolise est encore devant nous. « Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur », écrit-elle. Dans ce monde, les valeurs et les sentiments les plus élémentaires semblent archaïques par rapport aux nouvelles exigences de l'ère atomique. La terre, l'air, l'eau sont empoisonnés. Les Tchernobyliens sont enterrés dans des cercueils doublés de plomb, sous un mètre et demi de béton, et parfois en cachette, « comme des visiteurs de l'espace ». Les jeunes femmes se préparent psychologiquement à donner naissance à des enfants mal formés ou leucémiques. Et comment vivre quand la mort a le visage d'une nature luxuriante ? Tout pousse ! Mais peut-on encore arracher une pomme à un arbre pour la déguster ? Pour l'auteur, nous sommes intérieurement impuissants devant cette nouvelle forme de contamination, parce que rien dans notre passé ne nous enseigne ce qu'il faudrait faire face à une menace invisible, qui n'a ni odeur ni couleur. La Supplication nous rappelle que, le 26 avril 1986, le xxie siècle venait de commencer.

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Virginie SYMANIEC, « LA SUPPLICATION (S. Alexievitch) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 juillet 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-supplication/