LA MONTAGNE VOLANTE (C. Ransmayr)

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en 1954, l'Autrichien Christoph Ransmayr aime écrire des récits de voyage qui entraînent leurs protagonistes jusqu'aux limites de l'extrême : Les Effrois de la glace et des ténèbres (1984, trad. franç. 1989) retraçaient l'expédition austro-hongroise partie à la découverte de l'Arctique en 1872, qui fut prise dans les glaces de l'hiver et condamnée à rentrer à pied pour éviter de mourir de froid et sans doute aussi de faim. Le Dernier Monde (1988, trad. franç. 1989) raconte l'itinéraire – aux sens propre et figuré – d'un proscrit à la recherche du poète Ovide, relégué par l'empereur Auguste sur les rives de la mer Noire. Dans un roman allégorique, Le Syndrome de Kitahara (1995, trad. franç. 1997) Ransmayr crée une nouvelle mythologie pour revisiter l'Autriche, ce « pays sans qualités » (Robert Menasse), au lendemain de 1945 et de l'ouverture des camps de concentration.

Roman épique, La Montagne volante (2006, trad. franç. de B. Kreiss, Albin Michel, 2008) conte l'histoire de deux frères, irlandais, partis à la conquête d'un sommet du Tibet plus haut que l'Everest et qui ne figure sur aucune carte. Écrit en vers libres d'inégale longueur, articulés en strophes, ce roman ne doit pas être assimilé à la poésie, prévient l'auteur dans son Avertissement au lecteur, tout en donnant une étonnante définition de son écriture : « la phrase flottante – ou mieux la phrase volante – est libre et n'appartient pas seulement aux poètes ».

Pad, le narrateur, et Liam, son aîné, se mettent en route en direction d'un territoire du Tibet oriental, Kham, une région interdite et quasi inaccessible. Peu de choses rapprochent les deux frères, si ce n'est l'histoire de leur père, militant radical en faveur de la cause irlandaise. Pad est navigateur, habitué aux vastes horizons ; son frère, dans une maison battue par les vents sur un promontoire rocheux de la côte irlandaise, vit dans le monde virtuel d'Internet, entouré d'ordinateurs sur lesquels défilent toutes sortes de cartes météorologiques ou géographiques, d'images satellites, de graphiques. Au cours de ses périples sur la toile, Liam a découvert Phu-Ri, la montagne volante, ainsi que les Tibétains dénomment ce mythe. « La photo sur laquelle planait l'ombre / porteuse de la surface d'un avion / montrait un front de parois zébré de glaciers suspendus / de crevasses et de couloirs d'avalanches / l'abrupte versant sud d'une montagne / dont le pilote d'un bombardier chinois / avait évalué l'altitude à 9 000 mètres / une montagne plus haute que l'Everest. » À la conquête de cette improbable montagne, les deux frères se lancent dans une course éperdue entre ciel et glaciers, ténèbres et lumière. L'aîné mourra en sauvant son cadet. À ce dernier, il reviendra de rapporter leur aventure.

Grand voyageur et alpiniste confirmé, Ransmayr a accompagné dans l'Himalaya, en 1998, son ami le Tyrolien Reinhold Messner qui le premier a escaladé l'Everest sans avoir recours à l'oxygène. Cette expérience lui a fourni le matériau initial de son épopée. Si l'écrivain ne retrace pas l'histoire des frères Messner (Reinhold Messner a effectivement perdu son frère dans le Nanga Parbat, au Pakistan), il reste que c'est au cours de ce voyage au cœur de l'Himalaya qu'il a découvert l'existence d'une croyance populaire étrange : les montagnes seraient des astres tombés du ciel et déposés provisoirement sur terre. De même, l'élément le plus lourd et le plus massif de la nature – la montagne – s'élèverait parfois dans les airs pour y flotter au-dessus des nuages. Cette alliance contradictoire entre pesanteur terrestre et légèreté aérienne constitue la pierre angulaire du récit. D'un mythe, Ransmayr fait une obsession quasi religieuse qui s'exprime dans le désir d'arpenter la surface de la terre, y compris les territoires que l'homme n'a pas encore explorés, répertoriés, cartographiés. Qui s'exprime aussi dans un désir de continuel dépassement de soi. La montagne volante symbolise une conception archaïque du monde et s'oppose aux sciences de la nature, selon lesquelles tout ce qui existe peut être une fois pour toute fixé et figé en fonction d'une description et d'un calcul. Elle contredit la modernité qui prétend que l'homme – supérieur à la nature – peut en domestiquer tous les éléments. Au contraire, la nature que rencontrent Pad et Liam, en perpétuelle mutation, est imprévisible, [...]

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Écrit par :

  • : directrice de l'association Les Amis du roi des Aulnes, traductrice

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Pour citer l’article

Nicole BARY, « LA MONTAGNE VOLANTE (C. Ransmayr) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-montagne-volante/