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L'ORGASME ET L'OCCIDENT (R. Muchembled)

Déjà bien connu pour ses différents travaux sur la société d'Ancien Régime, Robert Muchembled, historien de la culture et des mentalités, livre un nouvel ouvrage qui est une histoire de la sexualité et surtout du plaisir sexuel, L'Orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours (Seuil, Paris, 2005). Il veut ainsi contribuer à l'histoire culturelle des Temps modernes, de la Renaissance au xxe siècle. Ses objets antérieurs, insolites pour un historien, sont la sorcellerie, le diable, la civilité et la politesse, la violence, l'émergence du sujet et la place des femmes dans la société. Toutes ces réflexions alimentent cette dernière recherche, qui trouve également ses points de départ théoriques dans l'Histoire de la sexualité de Michel Foucault et dans La Civilisation des mœurs de Norbert Elias.

Pour Muchembled, qui ne fait pas sienne la chronologie de Foucault, les pressions coercitives sur les pratiques sexuelles ont commencé vers le milieu du xvie siècle et n'ont cédé du terrain que vers les années 1960. De même, ces tyrannies de la rigueur morale ne peuvent pas être liées seulement au christianisme et au capitalisme, mais elles s'inscrivent plus largement dans la gestion des relations humaines en Europe, dont la sublimation des pulsions érotiques constitue le soubassement. Il convient donc d'élargir le point de vue de Max Weber qui, dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, expliquait le génie et la spécificité du continent par la sociologie religieuse. Le contrôle et la réorientation de la sexualité sont produits dans une matrice commune pendant cinq siècles, et ne sont pas le simple résultat de l'esprit du protestantisme.

La réflexion de Muchembled s'inscrit ainsi dans la continuation des travaux d'Elias : la dynamique de l'Occident peut être décrite en termes de sublimation personnelle à travers un mouvement général qui est un « processus de civilisation des mœurs ». L'aventure européenne reposerait donc sur cette alternance de périodes de contrainte puis de libération sexuelle, facteur explicatif primordial du dynamisme général de la culture occidentale pour Muchembled. Néanmoins, il reproche à Elias d'avoir négligé les rapports de genre, en particulier le statut de la femme, auquel il va accorder ici une grande importance.

Quatre parties structurent son propos. Dans la première, il présente sa théorie à travers les caractéristiques générales de l'approche occidentale du plaisir sexuel depuis cinq siècles. La surveillance des corps et des âmes a pour conséquence de canaliser une énergie vitale qui peut être ainsi orientée au profit d'autres idéaux. Elle conduit aussi à lier profondément dans l'être européen plaisir et souffrance, provoquant chez certains un goût pour la transgression. Les trois autres parties décrivent l'évolution de la sexualité en grandes étapes chronologiques. Aux xvie et xviie siècles, le plaisir est associé à la douleur et/ou à la révolte. Peu à peu, la tradition chrétienne est remplacée par le rôle accru des États qui, dans leur volonté de contrôler leurs sujets, n'hésitent pas à condamner au châtiment capital les transgresseurs, amateurs trop bruyants de la jouissance sexuelle. Cette période est celle de l'émergence de l'individu, sujet coupable qui affirme néanmoins son existence face aux pouvoirs en place. Ainsi, l'auteur évoque la difficulté de se penser soi-même, en particulier quand on est une femme, tant le corps est considéré comme un obstacle au salut de l'âme.

De 1700 à 1960, deux grands cycles se succèdent : la liberté des mœurs sous les Lumières, puis le puritanisme sous contrôle médical. Si l'érotisme apparaît sous un jour nouveau et que la pornographie se développe durant la première période, la médecine prend[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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