L'HOMME SANS QUALITÉS, Robert MusilFiche de lecture

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L'écroulement d'un monde

Selon la formule de Maurice Blanchot, Musil décrivait dans les deux premières parties « avec ironie, froideur et sentiment, la chute de la Maison Usher, celle qui abritait les illusions des hommes à la veille de 1914 ; le protagoniste du livre, Ulrich, était un héros de l'esprit, poursuivant une aventure tout intellectuelle en cherchant à vivre selon les dangers de l'exactitude et la force impersonnelle de la raison moderne. » Dans ce roman antiromanesque, ce n'est pas l'action qui manque : Ulrich fait connaissance avec une nouvelle maîtresse, s'intéresse à un meurtrier récemment arrêté par la police, découvre grâce à l'appui de son père les cercles de la plus haute société politique et aristocratique. Dans la tradition du Tristram Shandy de Sterne et des romans ironiques de Jean Paul, Musil parsème son récit de petits essais qui commentent les événements et font la théorie de l'écriture romanesque. Construit comme une série de chapitres formant des unités bien délimitées, le roman se développe selon un principe « constructiviste élémentariste » : il tend à se décomposer en fragments et, pris dans son ensemble, constitue lui-même un gigantesque fragment inachevé.

Dans la deuxième partie se développe « l'Action parallèle » : un comité d'intellectuels et de hauts responsables politiques, économiques et militaires viennois s'efforce de programmer un événement autrichien qui serait capable de faire écho et contrepoint aux cérémonies de l'anniversaire de l'avènement de l'empereur allemand, prévues pour... 1918. Il se trouve que 1918 aurait été aussi le 70e anniversaire de l'accession au trône de l'empereur François-Joseph Ier. L'Europe centrale et toute la civilisation européenne sont à la veille de leur écroulement, mais nul ne s'en doute. Le dualisme austro-prussien est représenté par Robert Musil avec une précision satirique et un humour parodique qui font de son roman un chef-d'œuvre du genre de ce que Claudio Magris a appelé le « mythe habsbourgeois », c'est-à-dire la reconstruction posthume et nostalgique d'un monde raffiné, que l'histoire a anéanti.

Les travaux de Jacques Bouveresse nous ont fait découvrir dans le roman philosophique de Robert Musil un ensemble de réflexions originales et profondes sur la science, la culture, l'histoire, les sciences de l'homme et de la société. Il ne faudrait cependant pas en conclure que le problème fondamental de Robert Musil aurait été la tension entre la veine narrative et l'essai théorique. C'est bien toute la culture contemporaine qui est déchirée par la tension entre l'irrationnel et le « ratioïde » – terme cher à Musil, entre le réel et le possible : « N'a-t-on pas remarqué que les expériences vécues se sont détachées de l'homme ? Elles sont passées sur la scène, dans les livres, dans les rapports des laboratoires et des expéditions scientifiques, dans les communautés, religieuses ou autres, qui développent certaines formes d'expérience aux dépens des autres comme dans une expérimentation sociale. »

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Pour citer l’article

Jacques LE RIDER, « L'HOMME SANS QUALITÉS, Robert Musil - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/l-homme-sans-qualites-robert-musil/