AMADO JORGE (1912-2001)

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La saveur de l'humour

La critique a voulu distinguer deux phases de la fiction amadienne : avant et après Gabriela, girofle et cannelle (Gabriela, cravo e canela, 1958), opposant ainsi le réalisme social et poétique du début à la kermesse bahianaise d'une seconde période. À vrai dire, l'unité prédomine dans l'œuvre, même si la préoccupation politique et le drame marquent les premiers romans, tandis que l'humour et la satire sociale colorent les ouvrages plus récents.

De fait, Gabriela incarne la joie de vivre, l'état d'innocence, la sensualité d'une mulâtresse qui a le parfum de l'œillet et le teint de la cannelle. Parce qu'elle est faite pour la liberté, elle ne sera pas la chose de Nacib, l'homme qui l'a recueillie et l'a prise pour femme. Dans ce roman, Amado n'abandonne pas pour autant l'argumentation politique : au contraire, il annonce le « crépuscule » des grands propriétaires terriens.

La capacité de création d'images de ce conteur d'histoires va s'amplifier avec le désir de dégager les aspects plaisants et insolites du réel. Os Velhos Marinheiros (1961) accentue ce parti pris. Dans le premier récit « Les Deux Morts de Quinquin-la-Flotte », Quincas, un fonctionnaire banal et père de famille conventionnel de la petite bourgeoisie, a choisi la vie de bohème. Il est comme mort pour les siens. Lorsqu'il vient à mourir pour de bon, la famille essaye en vain de récupérer son cadavre, veillé par ses nouveaux compagnons qui l'entraînent dans des aventures fascinantes. La critique sociale s'est métamorphosée en satire malicieuse et picaresque. Le registre épique impliquait une vision tranchée des personnages bons et méchants, mais ce manichéisme est ici dépassé par la « carnavalisation » de la société. Cette distance parodique et fantaisiste se retrouve dans le second récit du Vieux Marin, « Toute la vérité sur les fameuses aventures du commandant Vasco Moscoso de Aragão, capitaine au long cours ».

La magie de la vie quotidienne des Noirs et des Métis oriente le roman Les Pâtres de la nuit (O Pastores da noite, 1964). Un bon vivant, Martim, est devenu l'esclave d'une femme fatale, Marialva. Ils se marient. Mais la ville de Salvador va rendre à Martim sa liberté. Dans une autre nouvelle vécue par les mêmes personnages, un baptême catholique devient le lieu de la manifestation des divinités venues d'Afrique, les orishas.

Dans la même veine, Amado écrit Dona Flor et ses deux maris (Dona Flor e seus dois maridos, 1966). L'héroïne, devenue veuve prématurément, se marie avec un bourgeois profondément ennuyeux. Fort heureusement, son coquin de premier mari réapparaît dans sa vie trop rangée. Le peuple de Bahia demeure au centre de cet univers fictionnel dans lequel s'effacent peu à peu les aspérités de l'engagement partisan.

Désormais, Amado joue avec ses personnages : après les deux maris antagonistes de Dona Flor et les deux morts de Quinquin-la-Flotte, il nous raconte la double vie de Pedro Archanjo. Un érudit américain révèle l'importance des recherches de ce mulâtre, ancien bedeau aux mœurs dissolues, mort dans l'anonymat quelques années auparavant. Pour célébrer ce héros national, ses compatriotes se croient obligés de réécrire une biographie officielle respectant les convenances bourgeoises et masquant ses luttes pour la reconnaissance des cultes afro-brésiliens par la société de Bahia. Ce carcan ne saurait contenir un être aussi dérangeant ni sa Boutique aux miracles (Tenda dos milagres, 1969).

Puis, Amado enrichit sa galerie de « femmes-héros » avec Tereza Batista (Tereza Batista cansada de guerra, 1972). Gabriela incarne la liberté joyeuse qui ne se laisse pas dominer par les hommes, tandis que Tereza Batista, orpheline vouée par sa condition à la prostitution, mobilise ses compagnes d'infortune pour soigner les victimes d'une épidémie de variole. Le corps de Tereza Batista est à la fois célébré et bafoué : Tereza des sept soupirs, Tereza aux mains de velours, Tereza chasse la peur. L'héroïne du roman suivant, Tiéta d'Agreste (1977, maîtrise davantage son sort. Cette femme éblouissante, à la fois tenancière d'un bordel de luxe à São Paulo et bienfaitrice de sa bourgade natale d'Agreste, prend la tête d'un mouvement contre l'installation d'industries chimiques sur la côte de Bahia. Ces mulâtresses provocantes donnent aux longs romans de cette période tout leur piquant.

La dimension politique redevient prioritaire dans une « fable » rocambolesque, La Bataille du Petit Trianon (Farda, Fardão, Camisola de dormir, 1980). Dans T [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, chargé de recherche au CNRS

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BRÉSIL - La littérature

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Pour citer l’article

Mario CARELLI, « AMADO JORGE - (1912-2001) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jorge-amado/