FRAME JANET (1924-2004)

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Paradoxalement, la romancière néo-zélandaise Janet Frame est surtout connue chez nous grâce à Un ange à ma table, l'adaptation filmée de son autobiographie réalisée par Jane Campion en 1990. Certaines de ses œuvres, inspirées par les divers séjours qu’elle effectua en hôpital psychiatrique pendant sa jeunesse, servent également d'études cliniques dans les facultés de médecine. L'auteur aurait sans doute subi une lobotomie destinée à traiter sa prétendue schizophrénie, sans l'intervention d'un psychiatre avisé, impressionné par son génie littéraire après la parution de son premier recueil de nouvelles, The Lagoon (1951). À l'issue de ces épreuves, le romancier Frank Sargeson, en 1954, lui offrit à Auckland logement, encouragement et amitié, ce qui permit à Janet Frame de composer son premier chef d'œuvre, Les hiboux pleurent vraiment (1957). Sargeson organisa ensuite son « grand tour », alors considéré comme indispensable aux intellectuels des antipodes : Janet Frame partit donc enrichir son expérience artistique et personnelle à Londres et aux Baléares. Après ces années de bohème relatées dans son autobiographie, elle revint en Nouvelle-Zélande où elle mena pendant le reste de sa vie une existence de semi-recluse, à peine rompue par quelques séjours en Amérique du Nord et de rares apparitions en public.

Janet Frame ne fut pas épargnée par le sort. Née dans une famille modeste de l'île du Sud, elle connut dans sa jeunesse de nombreuses tragédies : son frère était épileptique et deux de ses sœurs moururent de noyade. Encouragée par une mère raconteuse d'histoires et face à ce qui apparaissait comme l'absurdité de l'existence, elle s'immergea dans la littérature.

The Lagoon aborde les thèmes souvent repris du temps et de la fin de toute chose. Dès Les hiboux pleurent vraiment, l'écrivain se démarque de la tradition réaliste en entrecroisant les voix d'enfants appartenant à la même famille. Dans ce récit où prédomine l'étonnement candide face aux angoisses et aux merveilles que recèle la vie, l'intrigue progresse autant par association d'idées ou d'images que de manière linéaire. Appréhendés par l'imaginaire enfantin, les mots possèdent leur dynamique propre. Le vocabulaire ordinaire s'en trouve comme recréé.

Dans nombre de ses romans ultérieurs tel A State of Siege (1966), on voit les personnages solitaires de Janet Frame tenter de préserver une intégrité personnelle menacée par une société conformiste et répressive. Le monde ordinaire côtoie l'onirisme et la perte de soi, ce qui conduit à brouiller la distinction entre « normalité » et « folie », comme on le voit avec Visages noyés (1961). Les œuvres des années 1970 et 1980 (Living in the Maniototo [1979], par exemple) possèdent une forte composante expérimentale et métafictionnelle.

Avant tout désireuse d'explorer les ressources du langage, Janet Frame traque les lieux communs, les euphémismes faussement rassurants dans un univers romanesque où imaginaire et « réalité » apparaissent interchangeables. Cette « chasse au trésor » demeure pourtant risquée, tant elle se heurte aux forces normatives qui conduisent souvent à la marginalisation ou à l'enfermement de l'individu.

Le succès international rencontré par son autobiographie To the Is-Land, 1982 ; An Angel at my Table, 1984 ; The Envoy from Mirror City, 1985) a quelque peu occulté la richesse de l'œuvre poétique et romanesque de Janet Frame, qui se nourrit certes de son expérience personnelle, mais qui effectue avant tout un travail original sur le langage et la narration. Au bord de l'alphabet, pour reprendre le titre de l'un de ses romans (1962), les personnages de Janet Frame se débattent dans une zone frontalière entre le conformisme et la plongée dans les abîmes d'une langue où ils risquent de se noyer, mais où ils puisent aussi les éléments qui leur permettront de bâtir un univers imaginaire salvateur.

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Jean-Pierre DURIX, « FRAME JANET - (1924-2004) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/janet-frame/