MARTIN JACQUES (1921-2010 )

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Compagnon de route d'Hergé et de Jacobs au journal Tintin, pionnier de la bande dessinée historique, auteur apprécié des pédagogues mais qui se joue des conventions imposées aux publications destinées à la jeunesse en introduisant dans ses récits des non-dits sulfureux, Jacques Martin est un personnage hors normes, à la personnalité écrasante. Il n'est pas belge, comme on le croit généralement, mais français (il est né à Strasbourg le 25 septembre 1921) ; cependant, c'est en Belgique qu'il s'est formé à partir de 1946, d'abord sous le pseudonyme de Marleb, devenant rapidement un membre éminent de « l'école de Bruxelles » (cette appellation, dont il fut d'ailleurs l'inventeur, désigne les auteurs qui, dans la lignée d'Hergé, créèrent des œuvres caractérisées par un scénario très solide et un dessin à la fois réaliste et débarrassé des détails inutiles). Tout en travaillant à son œuvre personnelle, Jacques Martin est aussi, de 1953 à 1972, un des principaux assistants d'Hergé, collaborant à certaines des aventures de Tintin, en particulier L'Affaire Tournesol et Les Bijoux de la Castafiore.

Jacques Martin est notamment le père du journaliste Lefranc, personnage conçu en 1952 et dont il abandonne le dessin dès 1970, le scénariste de Jhen, un compagnon de Gilles de Rais (1978), créé graphiquement par Jean Pleyers, d'Arno, un musicien vénitien ami de Bonaparte (1983, dessins d'André Juillard puis de Jacques Denoël) et d'Orion (1989), un jeune Grec du siècle de Périclès. Mais il restera avant tout dans l'histoire de la bande dessinée comme l'auteur d'Alix, une série née dans le journal Tintin en 1948 et confiée à partir du vingt et unième album (Les Barbares, 1998) à divers dessinateurs. Tant sur le plan du récit que sur celui du dessin, les épisodes 4 à 17 (soit de La Tiare d'Oribal à L'Empereur de Chine, parus respectivement dans Tintin en 1955-1956 et en 1982-1983) sont généralement considérés comme le sommet de l'œuvre (les épisodes postérieurs recèlent souvent d'importantes faiblesses graphiques ou scénaristiques).

Alix, jeune citoyen romain né de parents gaulois, et son compagnon Enak, adolescent d'origine égyptienne, parcourent le monde, de l'océan Atlantique à la Chine, à l'époque de Jules César, leur chemin croisant parfois celui de personnages historiques comme Vercingétorix ou Cléopâtre. S'appuyant sur une documentation imposante, Jacques Martin se livre dans Alix à une reconstitution grandiose de l'Antiquité – de son histoire, de son architecture, de son mode de vie. Le plus étonnant réside pourtant moins dans l'authenticité de l'arrière-plan historique et des décors que dans les différents niveaux de lecture présentés par ces récits. Ceux-ci s'adressent non seulement à des enfants mais aussi à un lectorat adulte, qui percevra le pessimisme foncier de l'auteur ou l'évocation – à condition de savoir lire entre les cases – d'une sexualité qui n'avait pas encore été bridée par le judéo-christianisme (la nature de la relation entre Alix et Enak a bien sûr beaucoup intrigué les exégètes).

Le scénario a souvent comme argument une remise en cause de l'ordre romain – et de sa rationalité – par un groupe d'individus agissant au nom d'une croyance, d'une religion ou d'une idéologie très anciennes, préexistantes à Rome, et dangereuses car renvoyant à une vision fantasmatique de l'univers. Ce qui séduit Jacques Martin dans le monde romain est manifestement l'héritage de la pensée grecque ; rien de plus opposé qu'Alix aux mondes magiques, barbares, irrationnels de l'heroic fantasy.

Au-delà d'une diversité apparente, Jacques Martin traite en fait toujours le même thème : l'avidité des hommes pour le pouvoir, qui est le grand tentateur et devant lequel chacun perd la raison (même l'amitié entre Alix et Enak sera à l'occasion altérée par le pouvoir et ses mirages). Pendant plus d'un demi-siècle, indifférent aux bouleversements qu'a connus la bande dessinée, Jacques Martin a bâti avec Alix une œuvre qui, à l'instar des monuments romains, veut défier le temps, et qui est, dans toute l'acception du terme, classique.

À partir de 1991, une maladie oculaire empêche progressivement Jacques Martin de dessiner, mais il ne ralentit pas son activité de scénariste. Il lance même deux nouvelles séries : en 1992 Kéos, sur l'Égypte de Ramsès II, et en 2003 Loïs, un contemporain de Louis XIV. Il supervise aussi de nombreux l [...]

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  • Écrit par 
  • Dominique PETITFAUX
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Pour citer l’article

Dominique PETITFAUX, « MARTIN JACQUES (1921-2010 ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 juillet 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-martin/