VERDAGUER JACINT (1845-1902)

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C'est Jacint Verdaguer qui a rendu à la langue catalane, quasi muette depuis de longs siècles dans la littérature, étouffée par le centralisme de la monarchie, la place prééminente qui avait été la sienne jusqu'au xve siècle. Et cela grâce à l'heureuse conjonction d'une solide culture humaniste et de racines paysannes qui lui permettaient de puiser dans le terreau ancestral toute la richesse linguistique que les habitants des grandes villes, de Barcelone notamment, avaient perdue. En fait, elle était comme enfouie, cette richesse, dans l'inconscient collectif, et, quand ce génial sourcier la fait jaillir à nouveau, les gens ont l'impression de retrouvailles longtemps espérées et réservent au messager un accueil triomphal. Certes, il a une puissante imagination visionnaire, et on l'a comparé souvent à Victor Hugo dans la démesure ; certes, il a tout chanté de sa patrie : les paysages, les saisons, les villes et les campagnes, le dur travail des hommes et leurs joies simples, les légendes et l'histoire ; mais, pour les Catalans, il est avant tout celui qui a redonné sa dignité à une langue : après Verdaguer, tout paraît en effet possible, et tout a été possible.

Fils de paysans pauvres de la région de Vich, dans la province de Barcelone, le petit Jacint entre à l'âge de onze ans au séminaire. Tout en faisant ses études, il aide aux travaux des champs dans une ferme pour gagner quelque argent. Cela le maintient en contact avec la nature et avec le milieu rural ; il saura se souvenir plus tard de cette langue populaire qu'il entend, et qui est tellement plus riche et moins abâtardie que celle de Barcelone.

Au séminaire, il reçoit une solide formation classique, à laquelle vient s'ajouter l'influence du mouvement romantique qui règne encore sur une partie des lettres catalanes au moment où il présente ses premiers poèmes aux jeux Floraux en 1865. Deux de ses compositions : Els Minyons d'En Veciana (Les Garçons de Veciana) et À la mort d'En Rafael de Casanova reçoivent des accessits, ce qui l'encourage à poursuivre son labeur poétique. Il a alors vingt ans ; tous les poèmes de cette époque sont d'inspiration profane. À partir de ce moment et pendant les premières années de son sacerdoce, son inspiration est mystique. Il déclare s'être inspiré de Raymond Lulle, de saint Jean de la Croix et surtout du Cantique des cantiques lorsqu'il publie, en 1877, son premier grand recueil : Idil. lis i cants místics.

Ordonné prêtre en 1870, il est nommé vicaire dans un petit village, Vinyoles d'Oris, où il demeure trois ans. En 1868, il présente aux jeux Floraux de Barcelone un poème, Espanya naixent, qui ne reçoit pas de prix. C'est la première esquisse de son chef-d'œuvre L'Atlàntida. À ces jeux Floraux, il rencontre Mistral qui le salue d'un affectueux : « Tu Marcellus eris », qui va droit au cœur du jeune poète. En 1873 et en 1874, il obtient deux prix avec, respectivement : Plor de la tòrtora (Pleur de la tourterelle) et San Francesc s'hi moria (Saint François y mourait). Il commence déjà à être connu et quand, pour des raisons de santé, il abandonne son vicariat, il est nommé aumônier sur un bateau de la compagnie Transatlàntica, qui appartient à la famille du marquis de Comillas, famille qui le protège pendant de nombreuses années. Il voyage pendant près de deux ans sur la ligne régulière Cadix-La Havane, et c'est pendant cette période qu'il écrit L'Atlàntida, qui obtient, en 1877, le prix extraordinaire du jury des jeux Floraux. Cette œuvre apporte la gloire à Verdaguer et le consacre le plus grand poète épique de son temps. Qu'il nous suffise de dire que L'Atlàntida fut rapidement traduit en castillan, en français, en portugais, en provençal, en italien, en anglais, en allemand, en tchèque, en latin, et même en espéranto : l'Europe entière y reconnaissait un des grands monuments littéraires du xixe siècle.

L'Atlàntida est une œuvre ambitieuse, où se mêlent des éléments de la mythologie grecque, de la Bible, des légendes médiévales, de l'histoire d'Espagne, et pour laquelle l'auteur lit non seulement Platon, Sénèque, Pline, Déodore, mais aussi des géologues, des botanistes, des naturalistes des xviiie et xixe siècles. Et, de surcroît, il veut donner à son œuvre une idéologie chrétienne : la faute et le châtiment divin. Alcide, instrument de la vengeance divine, qui précipite sous les eaux le continent maudit, Christophe Colomb qui dépassera un jour le nec plus ultra fixé par le héros mythique pour donner à la chrétienté un nouveau monde, tels sont quelques-uns des personnages du poème. Mais c'est la Nature, et sa frayeur panique devant les éléments déchaînés, qui est la vraie protagoniste de ce poème cosmique, dans lequel la langue catalane retrouve toute sa musicalité et sa force après des siècles de décadence.

En 1875, il quitte la compagnie Transatlàntica pour entrer comme chapelain et aumônier chez le propriétaire de celle-ci, le marquis de Comillas – charge qu'il occupe jusqu'en 1883. Pendant ces années, il publie, entre autres : Cançons de Montserrat et Llegenda de Montserrat, Lo somni de San Joan, la célèbre Oda a Barcelona et son grand poème Canigó, légende pyrénéenne du temps de la Reconquête qu'il dédie aux Catalans de France et où il retrouve le souffle épique de L'Atlàntida.

Reçu et admiré dans tous les cercles littéraires ecclésiastiques de la capitale catalane, Verdaguer a mené jusque-là une existence paisible chez ses bienfaiteurs, les richissimes Comillas. C'est à partir de 1889 que l'on commence à discerner les premiers signes de ce que l'on a appelé la « tragédie » de Verdaguer. À ce moment-là, en effet, le poète se met à fréquenter un cercle de croyants peu orthodoxes, et à pratiquer des exorcismes parmi les membres de ce groupe. Il croit que les messages célestes lui sont délivrés par l'intermédiaire de médiums du cercle. Un ex-moine devient son conseiller spirituel, et Verdaguer suit au pied de la lettre ses instructions. Les autorités ecclésiastiques ne tardent pas à s'alarmer de ces fréquentations, mais ni les conseils ni les admonestations ne réussissent à lui faire quitter ce petit groupe d'illuminés. Parallèlement, il inquiète ses bienfaiteurs par ses largesses en qualité d'aumônier de la famille Comillas. Alors que celle-ci, quand Verdaguer prend sa charge, fait mensuellement l'aumône à quelque vingt-cinq familles, c'est, bien malgré elle, trois cents familles qu'elle aide quand Verdaguer la quitte ! Entre ses bienfaiteurs et la hiérarchie ecclésiastique, un accord intervient vite : il faut éloigner Verdaguer de Barcelone. Le prétexte en sera sa santé défaillante : on assure que, sur les conseils de son directeur spirituel, Verdaguer se livre à des jeûnes inconsidérés. L'évêque de Vich l'invite à passer quelque temps dans son palais épiscopal pour se remettre. Verdaguer accepte, bien qu'il ne s'installe pas au palais mais dans un couvent des environs. Pendant deux ans, il reste dans ce lieu paisible et agréable, to [...]

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Mathilde BENSOUSSAN, « VERDAGUER JACINT - (1845-1902) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacint-verdaguer/