LO-JOHANSSON IVAR (1901-1990)

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L'œuvre d'Ivar Lo-Johansson, écrivain suédois, est considérable, en particulier pour l'historien des lettres de son pays. Il est l'un des représentants les plus éminents, les plus fidèles aux causes qu'il défendait, du mouvement dit des « écrivains prolétaires », dont on est fondé à penser qu'il aura constitué un des apports les plus novateurs des lettres scandinaves à la littérature occidentale du xxe siècle. On sait qu'il s'agit d'écrivains, non pas « prolétaires » à proprement parler, selon l'acception que revêt ce mot en français, mais autodidactes, liés au petit peuple, et que l'écriture libéra d'une condition souvent servile tout en favorisant une promotion sociale. Ce mouvement, qui ne constituera jamais une école, coïncide avec la montée victorieuse de la social-démocratie, chacun informant et soutenant l'autre, et apporte une véritable nouveauté par sa fraîcheur, son sens des réalités de l'existence, la force de conviction qu'il tire d'une expérience souvent amère. La foi, parfois un peu naïve, que ces auteurs professaient pour les forces bénéfiques cachées dans les profondeurs populaires fait de leurs œuvres des témoins de premier ordre. Il se pourrait que le plus représentatif, en esprit, de ces écrivains ait été Ivar Lo-Johansson. Son registre – romans, nouvelles, autobiographie –, plus limité que celui de ses homologues Eyvind Johnson et Harry Martinson, explique sans doute que le prix Nobel leur ait été décerné. On est en droit de le regretter, dans la mesure où Lo-Johansson était certainement plus proche qu'eux des sources vives de ce mouvement. Entendons que, même gagné, comme eux, à la culture « bourgeoise », il est resté plus conscient des valeurs qu'il importait de défendre. Il faut dire que cet écrivain né à Ösmo, au sud de Stockholm, sortait d'un milieu – qu'il a complaisamment dépeint – particulièrement défavorisé, celui des statare, terme intraduisible en français moderne mais qui pourrait renvoyer, malgré le décalage dans le temps, à la notion médiévale de serf. Il s'agit d'une institution qui sévissait encore en ce pays il y a un demi-siècle. On désignait du nom de statare des ouvriers agricoles taillables et corvéables à merci, tout à fait analphabètes, et qui s'engageaient chez de grands propriétaires terriens contre une rémunération en nature incluant le logement et la nourriture. Toute possibilité de rébellion était exclue, et l'on était statare de père en fils. Il aura fallu la formidable poussée des idéologies modernes pour que change, enfin, progressivement, cet état des choses.

Ivar Lo-Johansson est l'un des grands responsables de cette évolution. À la force du poignet, il acquiert la culture indispensable à qui veut chercher à s'émanciper d'un milieu qu'à la fois il aime et qu'il condamne pour n'avoir su ni peut-être voulu secouer le joug qui l'accable. Au prix de nombreux métiers souvent pénibles ou ingrats (statare d'abord, puis, après son émancipation, ouvrier, journalier, colporteur, etc.) et de voyages – notamment en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre et en Hongrie où il subsistera vaille que vaille –, il acquiert l'expérience et les connaissances indispensables. Après avoir publié diverses relations de ses voyages, il va s'imposer par des ouvrages qui, comme à peu près tous ceux des écrivains « prolétaires », sont de caractère autobiographique : Måna est morte (Mana är död, 1932) sera suivi de son premier grand succès, Godnatt, Jord (Bonne Nuit, Terre, 1933), puis de recueils de nouvelles qui achèvent d'imposer son nom, comme Statarna I-II (1936-1937) et Jordproletärerna (Les Prolétaires de la terre, 1941). Les deux recueils ont été partiellement traduits en français sous les titres de La Tombe du bœuf et Histoire d'un cheval. Viendra enfin le pathétique Bara en mor (Rien qu'une mère, 1939). Lo-Johansson défend avec un réalisme puissant des idéaux de justice sociale, de réelle égalité et surtout de solidarité humaine dont nous avons dit qu'ils resteront les colonnes vives de l'idéologie social-démocrate. L'historien y trouvera également de précieux témoignages sur l'évolution politique et culturelle d'une société en profonde mutation. Il faut également créditer cet écrivain de la seule tentative réussie, peut-être, de « roman collectif », Traktorn (Le Tracteur, 1943), le projet étant de composer un ouvrage romanesque dont le personnage principal ne soit pas un être humain, mais un objet ou une institution autour desquels [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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PROLÉTAIRES ÉCRIVAINS SCANDINAVES dits

  • Écrit par 
  • Régis BOYER
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Pour citer l’article

Régis BOYER, « LO-JOHANSSON IVAR - (1901-1990) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ivar-lo-johansson/