PRATT HUGO (1927-1995)

Dans le monde de la bande dessinée, Hugo Pratt occupe une place bien particulière : il est non seulement un des rares auteurs dont l'œuvre – en particulier la série Corto Maltese – ait été reconnue par la culture officielle, mais aussi quelqu'un dont la vie pourrait fournir matière à plusieurs récits d'aventures. « Mon seul rival, c'est Tintin », confia de Gaulle à Malraux. « Mon seul rival, c'est Hugo Pratt », aurait pu dire Corto Maltese.

Une jeunesse aventureuse

Hugo Pratt, né Ugo Pratt à Rimini le 15 juin 1927, passe les dix premières années de sa vie à Venise, au sein d'une famille cosmopolite. À l'enfance vénitienne succède une adolescence éthiopienne : son père est en effet militaire en Abyssinie, alors colonie italienne. En 1940, il enrôle son fils, âgé de seulement treize ans, dans l'armée fasciste, en lutte contre les indépendantistes et contre les Alliés (« J'étais le plus jeune soldat de Mussolini », dira Hugo Pratt). En 1942, Hugo Pratt est interné au camp de Dirédaoua (en Éthiopie), puis rapatrié en Italie, avec sa mère, sur un cargo de la Croix-Rouge.

En 1944, dans Venise sous le contrôle des forces allemandes, il est arrêté par des S.S., qui le suspectent d'être un espion, et passe plusieurs semaines en prison. En échange de sa mise en liberté, les Allemands l'engagent dans leur police maritime. Il s'échappe, franchit les lignes de combat et devient interprète dans l'armée des Alliés. À la libération de Venise, en avril 1945, il est chargé d'organiser des spectacles pour les soldats américains. En décembre 1945 commence sa carrière de dessinateur : avec quelques amis, dont le futur romancier Alberto Ongaro, il fonde un petit journal de bandes dessinées, Asso di Picche.

Comme ses histoires rencontrent un certain succès, Hugo Pratt est invité à travailler pour un éditeur de Buenos Aires. En 1950, il part pour l'Argentine, où il restera pendant douze ans. Il y rencontre des gens de toutes origines, de toutes conditions sociales, et mène une vie de bohème : il se rend en Patagonie, fait de longues chevauchées dans la pampa, est chanteur dans un orchestre, joue de la guitare dans les maternelles huppées de Buenos Aires. Il dessine aussi des milliers de pages sur des scénarios d'Héctor Oesterheld (1919-1977 ou 1978), comme la série Sgt. Kirk (1953-1961), dont le héros est un renégat de l'armée nordiste pendant la guerre de Sécession, et Ernie Pike (1957-1961), histoires amères sur la Seconde Guerre mondiale, où des soldats sont confrontés, plus qu'à un ennemi, à des problèmes éthiques. Il devient son propre scénariste pour Ann de la jungle (1959-1961), ébauche de ce que sera Corto Maltese, et Wheeling (1962, achevé seulement en 1995), longue fresque sur la naissance des États-Unis dans les années 1770.

De 1962 à 1970, Hugo Pratt est de retour en Italie, où il collabore au Corriere dei Piccoli, hebdomadaire pour les enfants, puis à la revue Sgt. Kirk, dans laquelle il publie La Ballade de la mer salée (1967-1969), sa première œuvre majeure, et le début des Scorpions du désert (1969, dernier épisode publié en 1994), récit de combats douteux dans la Corne de l'Afrique en 1940-1941. En 1970, il s'installe en France et reprend un des personnages de La Ballade de la mer salée, Corto Maltese, pour en faire le héros d'une suite de courts récits : de 1970 à 1973, vingt et un épisodes de vingt pages paraissent dans Pif, constituant le point de départ du mythe de Corto Maltese et de la célébrité de son créateur.

À partir des années 1980, Hugo Pratt est considéré comme un des grands artistes contemporains. Les planches originales de ses bandes dessinées et ses aquarelles sont exposées dans différents musées du monde (notamment à Paris, en 1986, au Grand Palais) ; il est le sujet de plusieurs dizaines de travaux universitaires et est célébré par les personnalités les plus diverses, de François Mitterrand (qui déclare qu'il se verrait bien dans la peau de Corto Maltese) à Umberto Eco (qui écrit que la lecture d'Engels le repose de celle de Pratt). En 1984, il s'installe en Suisse, à Grandvaux, près du lac Léman, dans une vaste maison où il peut enfin regrouper ses vingt mille livres. Là, il passe dix années tranquilles, et meurt d'un cancer le 20 août 1995 à Pully, dans la banlieue de Lausanne.

Corto Maltese

Malgré une production abondante et protéiforme, Hugo Pratt restera essentiellement l'auteur de Corto Maltese, ce marin à la fois romantique, pudique et pragmatique, qui parcourt le monde des années 1904-1925 (douze albums édités en français chez Casterman ; le dernier, , est paru en 1992). Tout en faisant intervenir des personnages historiques (comme Jack London, Enver Pacha, Butch Cassidy, Ernest Hemingway, Joseph Staline ou Hermann Hesse), Hugo Pratt peuple Corto Maltese de créations si puissantes que fiction et réalité deviennent indissolublement liées. Cette incertitude sur la part de véracité de l'intrigue se double chez le lecteur d'une hésitation quant à l'interprétation du récit lorsque l'auteur suggère plusieurs niveaux d'explication qui oscillent entre le rationnel et le fantastique. Tant par ses audaces graphiques (jeu entre cases abstraites et figuratives) que par ses scénarios, qui mettent en relation tous les types de culture, ou par ses dialogues brillants, qu'il entrecoupe de silences paradoxalement lourds de sens, Hugo Pratt a bâti une œuvre unique, et d'autant plus inclassable qu'elle a, comme celle de tout véritable artiste, beaucoup évolué au fil du temps. Dans Corto Maltese, le dessin, d'abord dérivé de la technique d'opposition entre le noir et le blanc caractéristique du dessinateur américain Milton Caniff, est devenu de plus en plus schématique, au point d'apparaître comme une forme d'écriture (« Je dessine mon écriture et j'écris mes dessins », disait alors Hugo Pratt). Quant à la veine historique et politique des épisodes de la période Pif, elle a progressivement cédé la place à un monde onirique, ironique et riche en références culturelles.

Une telle œuvre, multiple et contradictoire, échappe en grande partie à l'analyse, et il est symptomatique que la majorité des ouvrages sur Hugo Pratt soient en fait des livres d'entretiens avec l'auteur, ou de souvenirs de ceux qui l'ont connu. La jeunesse aventureuse du créateur, sa compréhension intime de diverses civilisations ont bien sûr nourri certains récits. Mais, chez Hugo Pratt, l'expérience de la vie allait de pair avec la connaissance livresque. Entre les livres et la vie il ne marquait aucune différence, et à l'origine de ses bandes dessinées il y a presque toujours des lectures, généralement sur un sujet découvert dans son enfance. Dans une large mesure, on peut dire qu'Hugo Pratt a passé sa vie d'adulte à approfondir les lectures de sa jeunesse. Ses nombreux voyages avaient d'ailleurs pour but de vérifier sur place ce qu'il avait lu ; il était un « voyageur littéraire », qui partait en pèlerinage sur les lieux de son univers intérieur, à la recherche d'Homère en Grèce, de Yeats en Irlande, de Zane Grey aux États-Unis ou de Stevenson aux îles Samoa.

Cette synthèse de deux expériences poussées à l'extrême, celle de la vie et celle des livres, est sans doute l'un des secrets de l'œuvre d'Hugo Pratt, sans équivalent dans les autres formes d'art.

—  Dominique PETITFAUX

Bibliographie

G. Brunoro, Corto come un romanzo, Dedalo, Bari, 1984, éd. augm. Lizard, Rome, 2008, trad. Corto comme un roman, Casterman, Paris-Bruxelles, 2008

J.-C. Guilbert, Hugo Pratt - La traversée du labyrinthe, Presses de la renaissance, Paris, 2006

C. Moliterni, Pratt, Seghers, 1987, nouv. éd. Entretiens avec Hugo Pratt, « autres souvenirs », Horay, Paris, 2005

V. Mollica & P. Zanotti dir., Corto Maltese, littérature dessinée, Casterman, Paris-Bruxelles, 2006

D. Petitfaux, De l'autre côté de Corto (entretiens avec Hugo Pratt sur son œuvre), Casterman, Paris-Tournai, 1990, 4e éd. rev. et augm. 2012 ; Le Désir d'être inutile (entretiens avec Hugo Pratt sur sa vie), Robert Laffont, Paris, 1991, éd. augm. 1999

S. Pratt, Avec Hugo, Flammarion, Paris, 2005.

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Pour citer l’article

Dominique PETITFAUX, « PRATT HUGO - (1927-1995) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/hugo-pratt/