KRÚDY GYULA (1878-1933)

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Couvert de gloire dans sa jeunesse, oublié pendant ses dernières années passées  dans  le  dénuement,  Gyula Krúdy, prosateur hongrois, connaît actuellement, auprès du public et de la critique de son pays, une véritable renaissance. Il se peut que ce culte pieux entoure de prime abord la légende de l'écrivain, car Krúdy de son vivant était déjà devenu un être mythique. Une approche plus méticuleuse se contenterait d'indiquer les sources, réelles ou possibles, de cet art : Les Mille et Une Nuits  ; les conteurs hongrois du xixe siècle ; les grands prosateurs russes ; certains romantiques, un Hoffmann, par exemple ; enfin une ambiance diffuse, « fin-de-siècle », « modern style ». Mais l'on comprend ceux qui esquissent des parallèles encore plus élogieux pour cet auteur « sauvage », provincial isolé dans une monarchie austro-hongroise dont il n'a jamais franchi les frontières, dépourvu de culture philosophique et esthétique, ne nourrissant aucun projet ambitieusement novateur, et qui essaient de le placer à l'origine d'une prose magyare vraiment moderne. Nombre de ses traits – la dislocation de la chronologie, la découverte d'un temps mythique, le rôle attribué à la mémoire pure – l'apparentent à de prestigieux contemporains : Proust ou Virginia Woolf, Giraudoux peut-être dont il rappelle la préciosité, les couplets intercalés qui importent davantage que le fil ténu de l'action et qui donnent une image synthétique d'un paysage, d'un pays, des habitudes et de l'art de vivre d'une époque...

« Le Livre des songes et le Livre de cuisine »

L'activité créatrice de Gyula Krúdy se divise, en gros, en quatre périodes : celle des débuts encore hésitants où le jeune journaliste provincial fraîchement débarqué dans la capitale – il était né à Nyíregyháza, petite ville du Nord-Ouest ; il mourra à Budapest – imite les conteurs anecdotiques du xixe siècle et tâte du naturalisme social ; celle des premiers grands succès au cours des années 1910-1917 : La Diligence rouge (A vörös postakocsi, 1913) ; Voyages d'automne dans la diligence rouge (Őszi utazások a vörös postakocsin, 1917) ; le cycle de Sindbad, le voyageur, série de nouvelles et de récits groupés autour d'un héros rêveur et sentimental, cynique et tendre ; celle de la maturité, vers 1918-1922, aux œuvres les plus riches et les plus significatives : Le Compagnon de voyage (Az útitárs) ; Tournesol (Napraforgó) ; Le Prix des bonnes femmes (Asszonyságok díja) ; N. N. ; Sept Hiboux (Hét bagoly) ; enfin, celle des dernières années, moins romantique, moins liée à une vision fin-de-siècle et caractérisée surtout par un « réalisme gastronomique », illusoire compensation à un pessimisme de plus en plus amer : Au temps de ma défunte jeunesse (Boldogult úrfikoromban, 1930) ; La vie est un songe (Az élet álom, 1931).

Cependant, la constance de certains motifs, l'apparition, sous des noms différents, des mêmes personnages, ainsi que la répétition des procédés pourraient inciter le lecteur à dégager de cette œuvre abondante un roman « idéal », une sorte de modèle, un seul livre qui imiterait deux genres, deux grimoires en forme de catalogue : « Le Livre des songes et le Livre de cuisine », car Krúdy, lecteur de Brillat-Savarin, fut aussi à l'occasion, poussé par le besoin, un auteur un peu honteux d'onirocritique. Il n'est pour ainsi dire aucun ouvrage de Krúdy, où les nourritures terrestres – au sens strict du mot – ne soient magnifiées ; l'autre clé n'ouvre ni les offices ni les celliers, mais le royaume des songes, angéliques ou diaboliques, toujours romantiques.

La situation typique d'un roman de Krúdy – il serait inexact de parler d'action, car celle-ci n'existe pas ou est conventionnelle, feuilletonesque – peut se résumer ainsi : un trouvère moderne, nouvelle incarnation d'Eugène Onéguine, du « lord boiteux » ou du « héros de notre temps » de Lermontov, poète ou journaliste débutant, don Juan encore timide, part à la découverte des mystères d'une Budapest non moins romanesque. Kálmán, le héros de Tournesol, passe sa journée (ou plutôt sa nuit) successivement devant la grille forgée d'un hôtel particulier qui abrite la dame de ses rêves ; dans une petite brasserie sentant bon le ragoût ; chez une prêtresse de Vénus un peu maternelle, hôtesse également, de temps à autre, du prince de Galles et du roi de Serbie ; dans un casino de jeu, pour se rendre enfin le lendemain à la grande course d'automne. D'une manière générale, les lieux de Krúdy sont des endroits excentriques : petites villes goth [...]

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Gyula SIPOS, « KRÚDY GYULA - (1878-1933) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gyula-krudy/