AÏGUI GUENNADI (1934-2006)

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Un homme à la croisée des langues : tel se présente le poète Guennadi Aïgui, de son vrai nom Hunnadi (fils de Huns) Lissine, né en 1934 dans un village de Tchouvachie. De langue maternelle tchouvache, il se met à écrire exclusivement en russe dès 1963, suivant les conseils de Boris Pasternak et de Nazim Hikmet, et apprend le français en autodidacte pour découvrir la poésie française dans le texte (il en sera le premier traducteur en tchouvache). En 1953, il s'installe à Moscou, où il étudie à l'Institut de littérature. Sa poésie sera à la croisée des cultures, nourrie du symbolisme et du surréalisme français, de l'avant-garde russe du début du xxe siècle et de la poésie et du folklore tchouvaches.

La destinée d'Aïgui est celle des exilés intérieurs de la société soviétique. Il se tiendra toujours en marge de la culture soviétique officielle (il est exclu du komsomol en 1958 pour son amitié avec Pasternak et aura ensuite du mal à trouver du travail). Soumis de ce fait aux aléas de la vie quotidienne, il vit pauvrement, mais évolue dans une atmosphère intellectuelle stimulante : il fréquente les artistes non conformistes des années 1960, à l'époque des expositions dans les appartements, des réunions dans les terrains vagues et du samizdat. Il travaille de 1961 à 1971 au musée Maïakovski. Là, il organise des expositions qui font découvrir au public l'avant-garde picturale russe des années 1920. Il faut attendre la perestroïka pour que le talent d'Aïgui soit enfin officiellement reconnu en Russie et que son œuvre, connue depuis longtemps en Europe (et notamment en France, grâce à la fidélité de Léon Robel), soit largement publiée dans son propre pays, où, pendant plus de vingt ans, il n'aura eu qu'une dizaine de lecteurs. À partir de 1988, le poète voyage de par le monde. Il découvre la France dont il aime tant la culture et tisse avec elle des liens particulièrement étroits.

« J'écris est pour moi équivalent à je suis, encore » : dans cette vie-poésie ou poésie-vie, la simplicité du monde sensible concret s'allie à l'abstraction des mots et à la complexité de leur agencement. Élément primordial de la culture et de la vie tchouvaches, la nature – et en particulier le champ et la forêt – est au cœur de ses textes. La neige, « aussi éternelle que la poésie », recouvre souvent ses paysages, comme un équivalent verbal du silence, que marque le blanc typographique. La nature est empathie, les vers se font l'écho des rencontres (beaucoup de poèmes sont adressés), de la douleur de la perte (celle de la mère en particulier), de l'expérience intime de la paternité, mais aussi, parfois, d'événements du monde extérieur (le Printemps de Prague). Le poète aime les états proches du sommeil et refuse la « poésie de l'action » qui enferme l'individu dans des carcans idéologiques.

Aïgui renouvelle le langage poétique, comme l'ont fait ses maîtres futuristes – Khlebnikov, Maïakovski et Pasternak. Il cherche à donner à la langue une « extrême acuité », décale le sens des mots, les unit en tissant de nouveaux liens pour remplacer ceux qui se sont dénoués dans la langue banale (il aime les mots composés, le trait d'union vient concrétiser cette fraternisation). Grâce à cette « alchimie du verbe », le poème devient temple, « structure verbale et spirituelle ». La poésie est sacrale, la spiritualité y est diffuse.

Guennadi Aïgui aménage l'espace – le corps – du poème, s'affranchit de la ponctuation et de la syntaxe traditionnelles, utilise le tiret et l'italique à son gré, pour faire jaillir le(s) sens. Les nombreuses parenthèses sont le signe d'une pensée ramifiée à l'infini. Il libère le vers de la rime, du mètre syllabo-tonique, comme de toute régularité : ses vers courts, elliptiques, s'effritent pour se rapprocher du silence, que le poète perçoit de plus en plus au fil du temps comme un univers fécond (ce qu'il évoque dans l'ensemble de pensées fragmentaires La-Poésie-comme-Silence, 1994) auquel il parvient par l'épuration du matériau, à l'instar d'un Malevitch en peinture : ainsi dans le poème composé d'un seul « a » dans le recueil Le Cahier de Véronique (1984), dédié aux six premiers mois de sa fille, qui condense en une seule lettre toutes les émotions du poète-père. Le « Mallarmé de la Volga », comme le surnommait Antoine Vitez, s'écarte du « parler trop » qui cache l'essence des choses. La poésie est respiration, l'homme est respiration, dit Aïgui. C'est ce souffle qui traverse ses vers comme le « souffle de l'arbre ».

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Écrit par :

  • : maître de conférences en littérature et culture russes, Sorbonne université

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Hélène MÉLAT, « AÏGUI GUENNADI - (1934-2006) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/guennadi-aigui/