BASSANI GIORGIO (1916-2000)

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Une écriture du souvenir et de la nostalgie

Bassani raconte toujours au passé, parce qu'il s'attache à évoquer des êtres qui ont disparu, comme s'il était hanté par l'idée d'une disparition irrémédiable, dans l'oubli individuel et collectif. Si son registre favori est celui de la mémoire, son mode d'expression privilégié est le retour en arrière. Le flash-back, en effet, plus encore que le récit au passé, permet d'obtenir une superposition du passé sur le présent, et donc un contrepoint constant entre un monde révolu, bien que très proche encore, et un présent donnant l'illusion trompeuse de le continuer, mais où les vides creusés par la mort sont si grands que rien, à vrai dire, ne subsiste plus que ce passé.

Ainsi Ferrare n'est-elle plus à ses yeux qu'un théâtre d'ombres, auxquelles il tente de rendre un visage et une voix. Et si c'est toujours à 1937 et aux lois raciales qu'il revient, c'est parce que cette époque a condamné le petit univers auquel il appartenait à se figer dans une forme immuable, étrangère à toute évolution parce qu'elle a été retranchée de la vie. Seule la mort a pu modifier quelque chose dans ce monde plongé dans l'immobilité, en clairsemant les rangs des bannis. D'où la persistance chez lui des images funèbres, des tombeaux ou des cimetières.

Pourtant, cette disparition dans la mort est, à tout prendre, moins angoissante chez Bassani que la menace qui rôde sur les proscrits et les suspects. « Seuls, les morts sont heureux », dit l'un de ses personnages, car, dans la mort, l'avenir qui recèle en lui tous les dangers est enfin désarmé. En revanche, le sort des vivants est constamment marqué par la dimension d'un tragique dont l'isolement et la ségrégation sont les connotations les plus fréquentes, que ce soit l'isolement des opposants politiques (Clelia Trotti), des juifs chassés du lycée, des clubs sportifs, de l'administration, d'un malade cloué à son fauteuil par la paralysie (Une nuit de 1943), d'un médecin homosexuel rejeté par son milieu (Les Lunettes d'or) ou d'un déporté tragiquement inadapté à la vie de l'après-guerre (Une stèle via Mazzini).

Ce thème, qui parcourt les nouvelles et que développait, sur deux registres parallèles, le bref et admirable roman intitulé Les Lunettes d'or, reparaît dans Le Jardin des Finzi-Contini, publié en 1962, qui rassemble et élargit tous les thèmes que Bassani avait traités précédemment. L'immense parc ceint de murs qui entoure la maison de la riche famille Finzi-Contini illustre à merveille le microcosme figé des juifs rejetés en marge de la vie dans une existence sans futur, comme provisoirement suspendue, que la mort viendra bientôt interrompre. Ainsi s'explique l'échec de l'amitié amoureuse du narrateur et de la jeune Micol (sans doute le personnage le plus touchant et, avec le Dr Fadigati, des Lunettes d'or, le mieux dessiné de Bassani), dont le caractère névrotique provient en grande partie de cette obscure certitude que seul le passé est encore vivable et peut constituer un refuge contre l'angoisse d'un présent gros de menaces.

La tonalité élégiaque de ce beau livre, qui servit de prétexte à une adaptation cinématographique, belle et infidèle, de V. De Sica, est encore soulignée par son décor, d'autant plus merveilleux qu'il est représenté à travers les souvenirs et les rêves d'un adolescent. Mais le Jardin ne fait que pousser plus loin, et avec une autre ampleur, ce que les Histoires ferraraises avaient déjà montré de façon éclatante, c'est-à-dire la maîtrise et le raffinement extrême d'une écriture qui a su retenir la leçon de Flaubert, mise au service d'une analyse psychologique pénétrante et sensible, sans que la poésie fasse oublier la réalité douloureuse qui en était le point de départ.

Par la suite, Bassani a écrit d'autres romans. Derrière la porte (1964) s'inscrit encore dans un cadre ferrarais et décrit, à travers un univers de lycéens, la fin d'une enfance, sur un ton plus directement autobiographique, mais sans parvenir ici à imposer véritablement une poésie quelque peu volontariste et fabriquée. Le Héron (1968) abandonne les soucis de l'adolescence pour évoquer l'angoisse d'un homme vieillissant et désenchanté qui se suicide au retour d'une partie de chasse dans le delta du Pô, prétexte à une méditation sur la vanité d'une vie qui s'épuise dans un quotidien terne et mesquin. Toutefois, l'équilibre et la tension qui permettaient de ranger sans hésiter les premiers textes de Bassani parmi les plus remarquables des années cinquante semblent s [...]

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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LE JARDIN DES FINZI-CONTINI, Giorgio Bassani - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Gilbert BOSETTI
  •  • 812 mots

Giorgio Bassani (1916-2000) , qui a réuni ses nouvelles sous le titre d' Histoires ferraraises et baptisé Le Roman de Ferrare l'édition définitive de ses romans, assure qu'il n'a jamais écrit qu'un seul livre : il est en effet le chroniqueur de la communauté juive de Ferrare et son œuvre est dominée par le sentiment d'exclusion qui apparente le juif, l'homosexuel ( Les Lunettes d'or , 1956-1958) […] Lire la suite

Pour citer l’article

Mario FUSCO, « BASSANI GIORGIO - (1916-2000) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/giorgio-bassani/