FORTINI FRANCO (1917-1994)

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Parlant de la poésie italienne au tournant du xixe et du xxe siècle, Pascoli déclarait : « Nous imitons trop. » Lui-même venait pourtant de basculer dans la modernité avec ses Myricae, cependant que D'Annunzio publiait Alcione : deux recueils fondamentaux pour comprendre la formidable éclosion poétique contemporaine en Italie, à la hauteur du dolce stil novo ou de la grande saison baroque. Sous le signe de cette nouvelle « mémoire du poème » et de la part de constante évocation du passé qu'elle suppose, Franco Fortini a voulu que s'inscrivent non seulement des options linguistiques en rupture avec celles du nouveau lyrisme, puis des néo-avant-gardes et de son ami Pasolini, mais l'ensemble de son œuvre d'écrivain, pour laquelle, en même temps, il n'a cessé de revendiquer, à travers l'objet d'écriture, l'acceptation de la mise à l'épreuve et de la discussion : sa dimension politique, si l'on entend bien par là que, au-delà de ce qu'aurait voulu « dire » l'auteur, toute parole révèle et dissimule une particulière prise de position dans le réseau de rapports de forces collectifs qui nous meut et nous soutient malgré nous : d'où, par exemple, une réflexion sur les manifestations d'un inconscient historique à la Jameson, jusque dans les œuvres de « pure révolte » de modernes « corsaires » pasoliniens.

Ce sont là des options radicales auxquelles peu de créateurs parviennent à se tenir sans cesser d'être créatifs, où entre en jeu bien plus qu'un « engagement », et qui sont difficilement pardonnées. La société italienne a supporté Fortini bien plus qu'elle ne l'a vraiment adopté, en dépit de reconnaissances prestigieuses comme celle du prix Librex-Montale en 1984. Cet ancien résistant né à Florence, collaborateur du Politecnico de Vittorini, rédacteur de Ragionamenti puis partenaire de Barthes et d'Edgar Morin dans le projet de revue européenne Arguments, ne cessera de chercher un dialogue avec ses contemporains — par exemple, en intervenant dans les grands organes de presse, en collaborant avec des cinéastes ou en apportant la contradiction à l'Officina bolonaise de Pasolini, Leonetti et Roversi. Sorti du Parti socialiste après les événements de 1956-1957, il se rapprochera de l'extrême gauche, des Cahiers (rossi ou piacentini) au Manifesto, jusqu'à tenter de comprendre les causes profondes des dérives terroristes de la fin des années 1970. C'est du côté de générations plus jeunes qu'il trouvera finalement ses meilleurs interlocuteurs, ainsi qu'un public de lecteurs fidèles : au moins depuis 1963 (Una volta per sempre [Une fois pour toutes]), cette voix poétique ardue, parfois hautaine, s'est posée de plus en plus comme alternative possible aux derniers éclats désabusés et passéistes de la galaxie Montale.

Après le recueil central de Questo Muro (Ce Mur, 1973), les deux anthologies de la poésie de Fortini — Poèmes choisis, 1938-1973, par Pier Vincenzo Mengaldo (1974), et Vers choisis, 1939-1989 (1990) —, comprenant des exemples de traduction-recréation (dont le poète fut avec Gianfranco Folena un théoricien), vastes traversées par la cohérence formelle, idéale et littéraire, de l'espoir et des déceptions de notre temps, auxquelles il convient d'ajouter les dernières pages lumineuses et noires de Composita solvantur, suffiront à lui assurer une place parmi les toutes premières devant d'autres interlocuteurs à venir. Quant à ses recueils d'essais (L'Ospite ingrato [L'Hôte ingrat], 1966, éd. définitive 1985 ; Saggi italiani, 1974, complétés en 1987 de Nuovi Saggi italiani), ses interventions sur l'histoire immédiate (Diario tedesco [Journal allemand], 1949-1953), la réflexion sur les bouleversements de civilisation de cette fin de siècle (Extrema Ratio. Notes pour un bon usage des ruines, 1990), ils donnent à son œuvre la dimension universelle qui manque parfois, en Italie, à certains de ses pairs en littérature.

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Dans le chapitre « De la critique de l'idéologie à la contestation des formes poétiques »  : […] La quatrième génération fait cohabiter des personnalités conflictuelles : il y a des isolés comme G. Giudici (1924-2011) mais aussi le noyau regroupé autour de la revue Officina (1955-1959) avec Pasolini (1922-1975) , F. Leonetti (1924), R. Roversi (1923-2012) puis plus tard Franco Fortini (1917-1994). Alors que le néo-réalisme s'épuise, ces auteurs tentent une difficile transfusion de sang néo-h […] Lire la suite

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Jean-Charles VEGLIANTE, « FORTINI FRANCO - (1917-1994) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/franco-fortini/