SOLANAS FERNANDO EZEQUIEL (1936-2020)

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En juin 1968, en avant-première mondiale du Festival international du nouveau cinéma de Pesaro, en Italie, Lino Miccichè présente L’Heure des brasiers (La hora de los hornos). Le film a été tourné et produit pendant deux ans dans la clandestinité en Argentine, après le putsch militaire de 1966, par un jeune cinéaste, Fernando Ezequiel Solanas. Celui-ci – né le 16 février 1936 à Olivos, dans la province de Buenos Aires –, lié à la gauche péroniste, n’avait jusqu’alors donné à voir que trois courts-métrages. Cet événement, dont le retentissement est énorme, ancre l’avant-garde artistique et politique de tout le cinéma militant qui marquera la décennie suivante.

D’une durée de plus de quatre heures, L’Heure des brasiers se divise en trois parties : « Néocolonialisme et violence » ; « Acte pour la libération » ; « Violence et libération ». C’est un manifeste dénonciateur qui appelle à l’action, empruntant à l’agit-prop soviétique des années 1920 et à Eisenstein, comme au cinéma direct du début des années 1960. Il rythme, par les intertitres et les slogans, des actualités et des entretiens – vivifiés par un montage choc – de militaires, politiques et surtout prolétaires, syndicalistes, étudiants ou représentants d’autres forces de progrès. Avec José Martí et Frantz Fanon en exergue, lyrique et esthétiquement inspiré, le film va beaucoup circuler dans divers réseaux, car le tiers-mondisme est alors à l’honneur, comme le sont les cinéastes cubains (Guttiérez Alea) et brésiliens (Glauber Rocha). Accompagné d’un texte rédigé avec son collaborateur Octavio Getino plaidant pour l’émergence d’un « troisième cinéma » – après le cinéma hollywoodien et le cinéma d’auteur européen –, il introduit en outre la grande aventure théorique des années 1970 interrogeant la nature et la fonction du cinéma.

Réalisé de 1972 à 1974, Les Fils de Fierro poursuit cette poétique de l’engagement à partir du Martin Fierro, le poème épique fondateur de la littérature argentine (José Hernandez, 1872), que Solanas applique avec audace aux réalités de la résistance ouvrière entre 1955 et 1973. Mais le film va subir le contrecoup de la situation politique en Argentine et ne trouvera son achèvement qu’en 1978. Menacé par les « escadrons de la mort » de la junte du général Videla, le cinéaste doit s’exiler, entre 1976 et 1983, en Espagne puis à Paris. C’est dans cette ville qu’il réalise un documentaire sur les handicapés (Le Regard des autres, 1980) et Tangos, l’exil de Gardel (grand prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1985) qui, à partir de son expérience personnelle, aborde tous les aspects du thème de l’exil en relatant les difficultés d’une troupe de Latino-Américains qui monte un spectacle à Paris. À la faveur de la fin de la dictature, Fernando Solanas revient à Buenos Aires. Filmant une longue nuit de retour, Le Sud (prix de la mise en scène au festival de Cannes 1988) dessine avec un certain humour et une bonne dose d’autodérision un cheminement qui part de l’amertume et de la rancœur pour aller vers l’amour, l’amitié, la solidarité, c’est-à-dire l’espoir.

Depuis quelques années, Solanas est devenu un homme public qui s’attaque régulièrement au président Carlos Menem. En mai 1991, il est « jambisé » – une rafale de six balles dans les jambes. Néanmoins, Le Voyage (1992), film baroque, éblouissant, touffu, éclaté sur cinq pays, avec des images fantastiques d’une Buenos Aires devenue cité lacustre, est un succès. Autour d’un petit théâtre voué à la disparition par un projet mafieux, Le Nuage (1989) est, d’après son auteur, « grothétique » (grotesque et pathétique). Ce sera son dernier film de fiction.

En 1993, il s’implique en effet de toutes ses forces dans une carrière politique : député très actif du Frepaso, parti de centre gauche, jusqu’en 1997, puis sénateur à partir de 2013, il est en outre ambassadeur auprès de l’UNESCO. Parallèlement, il réalise encore des documentaires politiques brûlants : Mémoire d’un saccage (2003, violente analyse de la décennie Menem, 1989-1999), La Dignité du peuple (2005, sur la crise économique de 2004), Le Grain et l’ivraie (2018, sur les désastres écologiques, film dédié au pape François)…

Fernando Solanas meurt à Paris le 6 novembre 2020.

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Écrit par :

  • : professeur honoraire d'histoire et esthétique du cinéma, département des arts du spectacle de l'université de Caen

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  • Joël MAGNY
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Pour citer l’article

René PRÉDAL, « SOLANAS FERNANDO EZEQUIEL - (1936-2020) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/fernando-ezequiel-solanas/