BLAKE EUBIE (1883-1983)

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Une vie d'un siècle ; une carrière musicale professionnelle de quatre-vingt-cinq ans ; une contribution décisive au monde du spectacle ; une influence indiscutable sur l'évolution du piano jazz : on ne peut décemment écrire moins à propos de James Hubert, dit « Eubie », Blake.

La verdeur de ses vieux jours lui rendit la célébrité. C'est de lui l'image que l'on gardera : un homme alerte, gouailleur ; un pianiste encore agile adorant jouer et rejouer ses mélodies et celles de ses amis du début du xxe siècle ; un conteur passionnant qui rendait vie au temps où la musique noire passa de l'estrade des cirques et des salons des bordels aux théâtres réputés de Broadway. Régulièrement redécouvert depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'infatigable Eubie Blake ne se formalisait pas de cette inconstance du public. En 1948, Harry Truman conduit sa campagne électorale aux accents de I'm Just Wild about Harry, l'un des thèmes les plus célèbres de Blake ; en 1950, Rudi Blesh et Harriet Janis publient They All Played Ragtime (rééd., Oak Publications, New York, 1971), où l'on reparle de Blake qui, en outre, a multiplié les témoignages sur ses pairs oubliés. Dès lors, on l'invite à des conférences-concerts qui font de lui une sorte de mémoire vivante des débuts de la musique noire américaine du xxe siècle. En 1969, c'est comme pianiste cette fois qu'il est véritablement reconnu : John Hammond lui fait enregistrer pour CBS un double album judicieusement intitulé The 86 Years of Eubie Blake. Jusqu'en 1982, il n'arrêtera plus de jouer, de chanter, de raconter. Il s'engage allègrement sur la route de son centenaire, se produit encore lors d'un concert donné en son honneur au Eastman Theater de Rochester le 31 janvier 1982 mais, contraint et forcé, doit renoncer à monter sur scène. C'est malade qu'il fête malgré tout son anniversaire, le 7 février 1983. Il s'éteint cinq jours plus tard.

Au terme de sa vie, Eubie Blake était considéré surtout comme un pianiste de ragtime ; il avait en fait été bien plus que cela. Le ragtime règne lorsque le jeune James Hubert prend connaissance du clavier ; il domine toujours lorsqu'il obtient, à quinze ans, son premier engagement de pianiste, et sa première composition sera, en 1899, Charleston Rag. Mais, à cette époque, dans le Nord-Est (Eubie Blake est né à Baltimore, le 7 février 1883, de parents ayant connu l'esclavage), le ragtime n'est plus seulement un idiome pianistique : sous l'impulsion de jeunes musiciens noirs ayant reçu une formation académique, il se transforme pour fournir le matériau de base susceptible de construire une « grande musique » afro-américaine. D'un autre côté, en une forme de retour aux sources, il est récupéré par le spectacle populaire, par les troupes de ménestrels ou les bateleurs accompagnant les guérisseurs. Dès 1901, Eubie Blake part sur la route avec l'un de ces Medecine Shows. Il en retire l'expérience d'un théâtre musical rustique dans laquelle il puisera quelques années plus tard. Dans un orchestre de Baltimore, les Joe Porter's Serenaders, il rencontre le chanteur et parolier Noble Sissle. En 1915, ils s'associent ; il connaîtront ensemble bien des succès. Leur première chanson, présentée aussitôt qu'écrite à la fameuse Sophie Tucker, est par elle acceptée et intégrée dans son tour de chant. Ensuite, ils rejoignent tous deux l'un des orchestres les plus importants de ce temps, illustrateur justement des ambitions musicales des Afro-Américains du Nord-Est, celui que dirige James Reese Europe. En 1917, Eubie Blake grave ses premiers enregistrements. En 1921, Blake et Sissle forment équipe avec Flournoy Miller et Aubrey Lyles pour créer une revue musicale noire. Ce sera Shuffle Along, qui ouvre sur la 63e Rue le 22 mai 1921 et compte parmi ses têtes d'affiche Florence Mills, Paul Robeson et Josephine Baker, dont ce sont les débuts. Le spectacle restera à New York plus d'un an et tournera à travers tout le pays, occupant des scènes (notamment dans le Sud) où jamais un Noir n'avait paru. En 1924, Blake et Sissle créent encore Chocolate Dandies. Noble Sissle part alors organiser un orchestre en Europe et Eubie Blake choisit comme parolier Andy Razaf. Ils travaillent pour les Blackbirds of 1930 de Lew Leslie où l'on peut entendre la chanson fétiche de Blake : Memories of You. C'est l'apogée. La crise, le changement des goûts musicaux influencés par la radio et le disque emportent les spectateurs vers d'autres amusements. Eubie Blake joue et compose encore dans les années1930, dirige entre 1940 et 1945 un orchestre qui fait le tour des hôpitaux et des camps militaires. En 1946, il décide de prendre sa retraite et s'inscrit à l'université de New York pour y apprendre la méthode Schillinger de composition. En attendant d'être « redécouvert »...

Par sa virtuosité, son intelligence mélodique et son sens de la représentation, Eubie Blake a transfiguré le ragtime classique et contribué à jeter les bases de la chanson américaine. À New York et dans l'Est, les pianistes se pressaient pour l'entendre et recueillir ses conseils ; les fondateurs de l'école harlémite du clavier — le style stride, populaire dans les années 1920— étaient James P. Johnson, Luckey Roberts, Willie « the Lion » Smith, et, derrière eux, c'est l'ombre de Duke Ellington qui se profile. Pianiste, homme de spectacle mais jamais vraiment jazzman, Eubie Blake eut, musicalement, une belle descendance. Mais son talent de compositeur et d'auteur de revues eut une autre dimension : Shuffle Along s'impose à un Broadway jusqu'alors très blanc ; la revue rompt avec la plupart des clichés affectant la musique noire (faces noircies des ménestrels, art vulgaire destiné aux mauvais lieux...), et elle triomphe au moment où se développe le mouvement de la Renaissance noire, avec des écrivains tels que Langston Hughes, Countee Cullen, Claude McKay, James Weldon Johnson, qui affirment l'identité noire et la revendiquent comme culture. Dans son domaine, l'un des plus américains, Eubie Blake a fait écho à cette prise de conscience. Il fut pleinement de son siècle.

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Pour citer l’article

Denis Constant MARTIN, « BLAKE EUBIE - (1883-1983) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/eubie-blake/