KEAN EDMUND (1789-1833)

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Né en 1789 (probablement le 17 mars), ce génie turbulent, l'un des plus grands acteurs tragiques anglais, dut sa célébrité au moins autant à sa mégalomanie et à son caractère impossible qu'à la façon dont il sut interpréter les « méchants » dans les pièces de Shakespeare.

En l'absence de tout acte officiel d'état civil, on a pu néanmoins établir qu'il était le fils naturel d'Ann Carey, qui se définissait elle-même comme une actrice itinérante et une marchande ambulante, et d'Edmund Kean, un jeune homme mentalement fragile qui se suicida à l'âge de vingt-deux ans. L'enfance de Kean a donné lieu à bien des légendes, dont il sera par la suite l'un des principaux auteurs. Ce fut Charlotte Tidswell, la maîtresse de Moses Kean, le frère aîné de son père, qui veilla sur lui. Elle faisait alors partie de la compagnie théâtrale de Drury Lane, où elle jouait de petits rôles, et avait été auparavant la maîtresse de Charles Howard, onzième duc de Norfolk. Extrêmement ambitieuse pour ce jeune enfant qu'elle avait adopté, elle l'initia très tôt à l'art dramatique tout en lui assurant les bases d'une culture générale. Mais ses efforts pour lui procurer un cadre de vie stable se heurtèrent à son mauvais vouloir et à son goût du vagabondage, qui l'amenèrent à se comporter, tout au long de ses jeunes années, comme un enfant abandonné.

À quinze ans, il décida de voler de ses propres ailes et de partir à la conquête du théâtre, le seul univers qu'il connaissait. Il entra dans la troupe d'un certain Samuel Jerrold, dans le Kent. Moyennant 15 shillings par semaine, il s'était engagé à jouer dans « toute sorte de tragédie, de comédie, d'opéra, de farce, d'interlude et de pantomime ». Il s'ensuivit dix années de galère qui lui furent d'autant plus difficiles à supporter que s'ajoutaient pour lui, aux privations inhérentes à la vie d'un comédien errant, les angoisses d'une ambition frustrée. En 1808, il épousa Mary Chambers, une actrice de la troupe.

Le long apprentissage qu'il avait dû subir laissa chez lui bien des traces, et notamment un penchant marqué pour l'alcool, où il cherchait un substitut à la gloire qui le fuyait. Mais l'expérience de l'adversité ne fut certainement pas étrangère à la maîtrise qu'il finit par montrer dans son art. À s'en tenir aux critères de son époque, il n'était pas fait pour les grands rôles tragiques. Le style alors en vogue était artificiel, déclamatoire et hiératique : son représentant le plus célèbre, John Philip Kemble, avait une apparence agréable, une silhouette imposante et beaucoup d'éloquence dans la voix. Même si Kean pouvait passer pour beau garçon, avec en particulier des yeux étonnamment expressifs, il était petit, avec une voix rauque, puissante, impérieuse plutôt que mélodieuse. Ne pouvant rivaliser avec Kemble sur son propre terrain, sa seule chance était d'apparaître tout à la fois comme un innovateur et comme un virtuose. Le 26 janvier 1814, lorsqu'il fit ses débuts à Drury Lane dans le rôle de Shylock du Marchand de Venise, le triomphe qu'il remporta ne jetait pas Kemble dans l'ombre : il le renvoyait au passé.

Pour jouer Shylock, Kean s'affubla d'une barbe noire, contrairement à la tradition qui voulait une barbe et une perruque rouges censées déclencher le rire. Il fit du Juif l'incarnation du mal, un monstre d'aigreur et de fureur armé d'un couteau de boucher. Sa performance fit sensation, et il se spécialisa très vite dans d'autres « méchants » shakespeariens, tout particulièrement Richard III, Iago et Macbeth. Il fit également merveille en Othello et en Hamlet. Il brilla par ailleurs, hors Shakespeare, dans les rôles de sir Giles Overreach, dans Une nouvelle façon de payer de vieilles dettes de Philip Massinger, et de Barabbas, dans Le Juif de Malte de Christopher Marlowe.

Le jeu de Kean reposait sur la puissance tumultueuse de sa personnalité et sur les brusques changements de son expression et de sa voix. Rien d'improvisé, pourtant. Techniquement, tout était minutieusement préparé. On a pu dire de sa façon d'interpréter Othello, avec ses tons et ses demi-tons bien définis, ses silences, ses pauses, ses fortes et ses pianos, ses crescendos et ses diminuendos, qu'il s'agissait d'une véritable partition musicale. Coleridge estimait que Kean faisait découvrir Shakespeare comme un éclair un paysage. Son registre n'en était pas moins li [...]

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Giles William PLAYFAIR, « KEAN EDMUND - (1789-1833) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/edmund-kean/