DAENINCKX DIDIER (1949- )

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Le « polar » a embrouillé la question des genres littéraires. Peu soucieux de figurer parmi les humanités modernes, choisissant d'ailleurs ses modèles chez les Anglo-Saxons, étranger à l'esthétisme comme à la littérature de laboratoire, il mêle les charmes du fort codage rhétorique qui caractérise le roman policier aux préoccupations sociales et politiques. Didier Daeninckx est un excellent représentant de ce courant, qui entend raconter aux gens des histoires qui radiographient la société où on les fait vivre. Né le 27 avril 1949 à Saint-Denis, il interrompt ses études avec le B.E.P.C., puis apprend et pratique le métier d'imprimeur jusqu'au milieu des années 1970, alors que les traditions de l'imprimerie sont violemment bousculées par l'informatisation. L'agonie de cinq siècles d'un travail noble, accompli par des hommes cultivés, marque durablement Daeninckx. Il est ensuite animateur culturel, journaliste local. À vingt-six ans, il se risque à écrire un opuscule, Arcadius Cadin, avec le dessinateur Jean-Pierre Coureuil, canular en forme de dossier d'archives du « ministère de l'Intériorité ». En 1977, alors qu'il est au chômage, il écrit Meurtre au premier tour, un roman que lui refusent tous les éditeurs. Cinq ans plus tard, Hachette le rappelle et publie le roman ; Daeninckx le relit et le trouve fort mauvais (au point de le réécrire entièrement vingt ans plus tard, en 1997). Mais cela l'encourage à en écrire d'autres. Avec succès, puisqu'en 1984 paraît Meurtres pour mémoire, où il montre qu'il a trouvé ses marques. L'intrigue policière croise le crime d'État : il s'agit en effet de la répression sauvage de la manifestation pacifique des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris. Daeninckx confond à dessein les méthodes de l'enquête journalistique et les procédés du roman d'investigation, pour ressusciter une mémoire collective occultée par les pouvoirs et les médias en place. L'inspecteur Cadin remonte les filières, après un assassinat, qui le conduisent à André Veuillot, c'est-à-dire Maurice Papon, préfet de police de Paris en 1961. Le livre est adapté à la télévision par Laurent Heynemann. En 1984 paraît également Le Géant inachevé : Cadin se retrouve en poste à Hazebrouck, ville fortement sinistrée par la crise économique. Il cherche à identifier le coupable d'un crime perpétré lors du carnaval, et découvre des notables locaux bien peu honnêtes. Ce roman met en lumière deux éléments caractéristiques de la méthode de l'auteur. L'écriture est précédée d'une véritable enquête menée sur le terrain : le romancier s'est effectivement rendu dans la région pour prendre des photos, des croquis, recueillir minutieusement des témoignages et des documents officiels. On trouve en second lieu la conviction, anarchiste dans son principe, que la frontière qui sépare les « hors-la-loi » des « en-la-loi » ne passe sans doute pas toujours au bon endroit... Cadin réapparaît dans Le Bourreau et son double (1986), dont l'action se déroule dans une banlieue parisienne entièrement sous la coupe des usines Hotch, qui emploient surtout des immigrés. Nouvelle enquête, qui révélera les procédés brutaux et illégaux qui ont cours dans la politique d'embauche de certaines entreprises. Le même Cadin, qui passe fugitivement dans Lumière noire, est à nouveau présent dans Le Facteur fatal (1990) où il exerce le métier de détective privé. Mais le « cycle Cadin » n'épuise pas la production du romancier. Sous l'influence d'un grand-père libertaire, Daeninckx nourrit depuis l'enfance une passion pour la Première Guerre mondiale, le sacrifice des poilus victimes du nationalisme, les mutineries de 1917. Enthousiasmé par Le Boucher des Hurlus de Jean Amila (1982), il donne pour sa part en 1984 Le Der des ders (Tardi sera en 1997 le dessinateur d'une version du roman en bandes dessinées). L'histoire commence en 1920, avec un personnage qui est un rescapé de la Grande Guerre et veut retrouver la trace d'officiers supérieurs gravement compromis. La libération de Strasbourg en 1918, liée à l'existence, totalement occultée depuis, de soviets allemand et français qui gouvernèrent la ville pendant quelques jours, inspire un article remarqué dans Politis. L'intrication des intrigues imaginaires et des faits historiques connaît de nouveaux développements avec Métropolice (1985), Play Back (1986), La Mort n'oublie personne (1989), Un château en Bohême (1994), Les Figurants (1995), Nazis dans le métro (1996). Des policiers fascisants, le monde du spectacle, les collaborateurs, les anciens apparatchiks des pays de l'Est mal reconvertis en démocrates, les alliances de l'ultragauche et de l'extrême droite, telles sont les nouvelles cibles de Daeninckx. Récompensé par de nombreux prix, cet auteur prolixe qui fait son portrait dans Écrire en contre (1997), s'intéresse aux marginaux (En marge, 1994) et aux victimes d'une société injuste (Autres Lieux, 1993 ; Galadio, 2010). Il poursuit son combat pour la justice et la vérité, fidèle à son principe de se placer aux points les plus douloureux d'une Histoire à réécrire (Missak, 2009, à propos du détachement des F.T.P.-M.O.I. dirigés par Manouchian), en acceptant les débats les plus âpres dans un monde où a disparu toute référence à la Révolution. Cette réflexion s'exprime aussi bien dans les recueils de nouvelles (Le Dernier Guérillero, 2000, Les Sorciers de la Bessède, 2005 ; Rue des Degrés, 2010) que dans des essais tels que Les Assassins de l'Histoire (2000, avec Enrico Porsia) ou Alliances dangereuses (2001, avec Enrico Porsia).

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Michel P. SCHMITT, « DAENINCKX DIDIER (1949- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/didier-daeninckx/