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DANS LE NU DE LA VIE. RÉCITS DES MARAIS RWANDAIS (J. Hatzfeld)

« En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50 000 Tutsi, sur une population d'environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9 h 30 à 16 heures, par des miliciens et voisins hutu, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda. » Ainsi débute Dans le nu de la vie (Seuil, Paris, 2001), de Jean Hatzfeld, qui rassemble des témoignages de rescapés du génocide rwandais. Ce qui frappe d'emblée, c'est ce « de 9 h 30 à 16 heures », cette sauvagerie inscrite dans le cadre strict d'un horaire de fonctionnaires. Comme le fait remarquer plus loin la rescapée Claudine Kayitesi : « À entendre les Blancs, le génocide est soi-disant une folie, mais ce n'est pas si vrai. C'était un travail minutieusement préparé et proprement accompli. »

Le génocide, on le sait, a été déclenché après l'explosion de l'avion qui transportait le président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Dans la bourgade de Nyamata, ainsi que dans le hameau voisin de N'tarama, les Tutsi s'enfuient dans les collines et les marais. Pendant plus d'un mois, ils seront traqués par les interahamwe – les miliciens hutu. Ceux qui se font prendre sont laissés agonisants, bras et jambes coupés. À la nuit tombée, ceux qui ont survécu à la journée sortent de leur cachette. Ils se réfugient dans une école isolée, à flanc de colline. Ils tentent de se reposer, mangent toute la nourriture qu'ils ont pu dénicher, afin de prendre le plus de forces possible. Durant le jour, ils ne peuvent que boire l'eau des marais : « Elle était vitaminée, excusez-moi l'expression, du sang des cadavres. » À l'aube, les adultes cachent les enfants, puis se dissimulent eux-mêmes sous les papyrus. Les interahamwe s'annoncent par des chants, des sifflements, des coups de fusil tirés en l'air – alors même qu'ils refusent le luxe d'une balle à ceux qui les supplient, en leur proposant de l'argent, de les tuer sans les faire souffrir. Ainsi se met en place ce que Claudine Kayitesi appelle de cette expression effrayante : « Notre emploi du temps de survie. »

Grand reporter au quotidien Libération, Jean Hatzfeld a passé plusieurs mois dans la région de Nyamata, décidé à donner enfin la parole à ces rescapés menacés d'« effacement ». Les journalistes étrangers, rappelle-t-il, sont arrivés massivement au Rwanda après le génocide, lors des « épisodes télégéniques » qui lui ont succédé, comme l'exode vers le Zaïre (auj. République démocratique du Congo) de deux millions de Hutu fuyant les représailles, encadrés par les interahamwe. « Ce déséquilibre de l'information, écrit-il, a engendré une confusion dans nos esprits occidentaux, au point d'oublier quasiment les rescapés du génocide, encore hagards dans la brousse, pour n'identifier comme victimes que les fuyards hutu de cet exode sur les routes et dans les camps du Congo. »

Comme tout génocide, celui des Tutsi avait été préparé par la négation de leur humanité. Durant les mois qui l'ont précédé, les menaces et les injures s'étaient mises à fuser sur les chemins : « Ces Tutsi, ce sont des cancrelats », entendait-on par exemple. Francine Niyitegeka raconte, en des termes qui rappellent la libération des camps en 1945, la stupeur des soldats du Front patriotique rwandais descendus au bord des marais, à leur arrivée dans la région : « Les inkotanyi, quand ils nous ont vus enfin sortir, pareils à des vagabonds de boue, ils paraissaient incommodés à notre passage. Ils semblaient surtout très étonnés ; comme s'ils se demandaient si on était restés quand même des humains, pendant tout ce temps dans les marais. Ils étaient plus que gênés de nos apparences de maigreur et de puanteur. Malgré le dégoût de la[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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