VAN VELDE BRAM (1895-1981)

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Le 19 octobre 1895 naissait à Zoeterwoude (Pays-Bas), le plus fragile et le plus secret des peintres non figuratifs, celui dont l'éthique de vie, l'esthétique indomptable, marqua de son empreinte la seconde génération des abstraits après 1945 (De Kooning, Alechinsky, Messagier). Le chemin fut pourtant long jusqu'à cette consécration. Bram Van Velde a pour ainsi dire toujours connu la misère. Abandonné par son père, il est placé par sa mère auprès d'un décorateur d'intérieurs. Il lit avidement Dickens, où il trouve un écho de sa propre condition. Après un voyage en Allemagne, il choisit définitivement de se consacrer à la peinture, rejoint Paris et Meudon en 1925. Comme l'indique une toile de 1931, Masques (galerie Maeght, Paris), c'est la période où Bram Van Velde, dans un Paysage de neige (1923) ou une Nature morte (1924), subit l'influence flamande du début du siècle, celle de James Ensor. Dans son unique Autoportrait (1924), le masque se fige en position d'attente, l'œil est ouvert sur un cosmos intérieur, un cercle apparaît au fond du décor. Cela décidera de toute la posture à venir de Bram Van Velde dans la quête de cette peinture qui, confie-t-il à Charles Juliet, « cherche le visage de ce qui n'a pas de visage ». La brutalité du réel se charge de rejeter l'artiste aux marges de la société. Sans ressources, Bram Van Velde se réfugie en Espagne, à Majorque, d'où il est chassé par la guerre civile. À Bayonne, il est incarcéré pendant plusieurs semaines parce qu'il parle allemand. Pendant l'Occupation, il est à Paris, totalement abandonné. Dans ces ciels sourds et liquides qu'il commence à peindre, « dans le calme écrasé des cavernes et des naufrages phosphorescents, où fusent et lévitent des soleils captifs » (Georges Duthuit), une éclaircie surgit, elle a pour nom Samuel Beckett. L'écrivain, l'un des premiers à avoir perçu l'importance de l'artiste, a compris qu'au mépris des filiations picturales Bram Van Velde est celui qui tente de développer un art de solipsisme, de surgissement et de débâcle. En 1948, Beckett écrit à propos de Bram Van Velde : « Qu'est-ce en effet que cette surface colorée qui n'était pas là avant ? Je ne sais pas, n'ayant jamais rien vu de pareil. Cela semble sans rapport avec l'art, en tout cas si mes souvenirs de l'art sont exacts. » (Le Monde et le Pantalon, réédition, Minuit, 1989). La question n'est plus de savoir si Bram Van Velde est abstrait ou non, mais de comprendre que sa vision ne peut ni emprunter ni masquer artificiellement les traits d'une figure déjà connue. Cet art, si expressif mais si généreux en béances subites, en « coulures », en repentirs sinueux et décisifs, est un puissant dissolvant contre toutes les certitudes d'art. L'abstraction de Bram Van Velde n'est pas celle d'une équation de couleurs (sa palette est d'ailleurs très réduite), elle tente de traduire ce qui, jusqu'à présent, avait échappé à l'œil physique : proposition plastique pour le non-formulable. Donner un nom particulier à ces toiles (« Je peins pour tuer le mot ») serait alors minimiser leur portée, la nature insondable de l'état dans lequel elles ont été produites : Gouache (Musée national d'art moderne, Paris, 1962) ou Huile sur toile (Centre national d'art contemporain, Paris, 1966), ce seront désormais les seuls titres que Bram Van Velde acceptera. La gouache, par sa ductilité, sa facilité de mise en œuvre, aura d'ailleurs souvent sa faveur, car elle permet un jeu de transparences, une porosité qui laisse affleurer les strates de couleur qui existaient avant le geste final, mais toujours en suspens.

Après le quasi-échec de sa première exposition à la galerie Mai, à Paris, en 1945, préparée par Édouard Loeb, Bram Van Velde, sans briser sa solitude native, a élargi le cercle de ses admirateurs. En 1948, Aimé Maeght présente ses toiles à New York, à la galerie Kootz, et, en 1958, une première rétrospective lui est consacrée à la Kunsthalle de Berne. Cette reconnaissance tardive lui procure quelques commandes d'affiches ou d'illustrations originales pour des livres d'artistes. À cette occasion, Bram Van Velde renoue avec la lithographie, au point que ce moyen de diffusion de son œuvre a une part essentielle dans sa « visibilité » auprès du grand public. Il est d'ailleurs considéré comme l'un des plus grands lithographes de l'après-guerre. En 1989-1990, huit ans après sa mort, le Centre Georges-Pompidou expose l'ensemble de l'œuvre de Bram Van Velde, (catal., M.N.A.M.-Centre Georges-Pompidou, 1989), depuis les premières toiles figuratives jusqu'aux grandes gouaches fluides et parfois létales (Lavis gouaché, galerie Maeght, 1973) des dernières années.

Dans cette consécration posthume, un autre écrivain qui avait pris le relais de Beckett auprès de l'artiste a joué un rôle important. On doit à Charles Juliet, qui a patiemment recueilli la parole de ce grand exclu volontaire, une anthologie sensible de « propos choisis » de Bram Van Velde (C. Juliet, Rencontres avec Bram Van Velde, Fata Morgana, 1978). L'exergue pourrait en être celle-ci : « Je suis un primitif, il m'a fallu sortir l'élément vital. » Ou encore : « Quand le pire est évité, c'est nécessairement faux quelque part. » Mais aussi : « Les couleurs me sont imposées. Si elles étaient pures, ce serait faux. » Sa timidité ne l'empêche pas de porter quelques jugements sévères. Picasso ? « Sa malédiction, ce fut de ne jamais pouvoir ne rien faire... » Mondrian ? « C'est une toile où il n'y avait rien à rater. » Ces critiques révèlent surtout l'ambition de Bram Van Velde : « Avant la peinture était du côté du positif, du faisable. Il m'a fallu aller vers ce qui n'est pas faisable. » Pour ce Néerlandais installé à Genève et à Grimaud, l'art du xxe siècle, devait être une nécessité et une aventure dominées par l'échec et le hasard.

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Maxime PRODROMIDÈS, « VAN VELDE BRAM - (1895-1981) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bram-van-velde/