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ATOMIQUES ISLANDAIS, littérature

Depuis l'âge d'or de la poésie scaldique médiévale, la pratique de la poésie a toujours été tenue en grand honneur en Islande. Ce prestigieux modèle explique aussi que, pendant six siècles au moins, les Islandais aient considéré comme naturel de rester fidèles à la tradition. C'est pourquoi l'apparition soudaine, autour de 1950, d'une phalange de jeunes poètes ouverts aux influences étrangères – notamment françaises, anglaises ou américaines – et décidés à révolutionner la poésie – dans sa forme davantage que dans son fond – a paru scandaleuse aux bons esprits qui ont cru vilipender ces écrivains en les traitant de « poètes atomiques » (atómskáld) : ils entendaient par là fustiger leur propension à tout détruire. À vrai dire, les prétendus « poètes atomiques » avaient eu un précurseur de premier ordre en la personne de Steinn Steinarr (1908-1958), le nihiliste, dont Le Temps et l'eau (1948) annonçait toutes leurs audaces. Mais il était passé presque inaperçu de son vivant. Toujours est-il qu'autour de la revue d'avant-garde Birtingur (1955-1968), sous la houlette d'Einar Bragi (1921-2005), notamment auteur d'Étangs clairs (1960), se réunirent des tempéraments aussi différents que Hannes Sigfússon (1922-1997 ; Le Rivage, 1955), Jón Óskar (1921-1998 ; La Nuit sur nos épaules, 1958), Stefán Hördur Grímsson (1919-2002 ; La Plaine, de biais, 1957), Sigfús Dadason (1928-1996 ; Mains et mots, 1929), Hannes Pétursson (né en 1931 ; Livre de poèmes, 1955) et Thór Vilhjálmsson (1925-2011 ; Vive, vite, disait l'oiseau, 1968) dont l'œuvre protéiforme déborde sensiblement le cadre de la poésie. Leurs buts étaient multiples : familiariser leur pays avec toutes les formes de modernisme, notamment en prodiguant les traductions, libérer le vers – traditionnellement fixé par des règles contraignantes – pour donner toute leur force à l'image et au symbole, renoncer aux thèmes obligés en la matière (exaltation du passé national, louange des héros historiques ou légendaires, allusions mythologiques, peinture du prestigieux cadre de nature islandaise) pour exprimer une subjectivité fracassante, chanter la joie ou les angoisses de vivre ici et maintenant, enfin s'ouvrir à l'actualité, locale et mondiale en développant les grands problèmes de l'heure, notamment idéologiques et politiques.

On s'aperçoit immédiatement qu'atomiques, certes, ces poètes le furent, mais pas au sens où l'entendaient leurs détracteurs. Ainsi libérés, le vers et la thématique devenaient vraiment atomiques : l'éclatement régénérateur de la forme entraîne des réactions en chaîne, d'image en image et de suggestion voilée en sous-entendu, tout comme le renouvellement de l'inspiration allait fortement appuyer la tendance, simultanée, au socialisme pacifiste. Le jeu des idées, des sentiments, des formes, des couleurs et des sensations, en variant sur des thèmes immémoriaux (comme la fertilité-fécondité chez Einar Bragi) ou sentimentaux (chez Jón Óskar, qui ne va pas sans évoquer Paul Eluard), ouvrait des perspectives vraiment neuves auxquelles sera très sensible tout le modernisme scandinave (notamment le Norvégien Knut Ødegård ou la Danoise Inger Christensen) et qui auront marqué durablement la toute jeune poésie islandaise (avec par exemple Sigurdur Pálsson).

— Régis BOYER

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Écrit par

  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ISLANDE

    • Écrit par Régis BOYER, Maurice CARREZ, Universalis, Édouard KAMINSKI, Lucien MUSSET, Claude NORDMANN
    • 16 397 mots
    • 12 médias
    ...ses ancêtres un sens magique du réel qui n'existe pas autrement que métamorphosé, doté d'une dimension occulte uniquement sensible aux poètes. Avec lui, Þorbergur Þórᵭarson (1889-1974) défend le socialisme, tendance qui est à l'origine du mouvement des poètes dits « atomiques » qui s'efforcent, sous des...

Voir aussi