APRILE (N. Moretti)

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Projeté au festival de Cannes en mai 1998, le neuvième film de Nanni Moretti, Aprile, poursuit, quatre ans après Journal intime, une veine d'autobiographie directe où le cinéaste apparaît à l'écran sous son vrai nom et sous une personnalité à peine travestie par les besoins du tournage et les exigences d'une fiction minimaliste.

Des trois chapitres qui composaient Journal intime, Moretti conserve les déplacements en Vespa dans les rues de Rome, la représentation d'un « voyage en Italie » – les pérégrinations aux îles Lipari sont remplacées par des déplacements du nord au sud, des Pouilles à la vallée du Pô, selon les besoins du documentaire qu'il envisage de réaliser –, et enfin, pour l'ensemble du récit, le ton de confession directe et de représentation intime qui caractérisaient le troisième épisode du précédent film. Moretti s'expose toujours à la première personne, avec ses commentaires humoristiques, ses images très libres, ses changements de registre. Il introduit aussi un élément de fiction avec la préparation d'une comédie musicale mettant en scène un pâtissier trotskiste dans l'Italie des années 1950. Ce personnage, déjà évoqué dans Journal intime à l'occasion d'un repérage dans un quartier périphérique de Rome (autre signe de continuité d'un film à l'autre), s'incarne ici dans le comédien Silvio Orlando : le tournage du « musical », commencé au début d'Aprile, est interrompu par manque de conviction du metteur en scène ; il prendra finalement corps dans un finale aux couleurs vives – pastiche du Ferraniacolor des années 1950 – et à la chorégraphie entraînante, en une espèce de jouissance pour le spectacle qui brise le rapport direct à la réalité jusque-là mis en place dans le film.

Dans Aprile, entre le printemps 1994 et l'été 1997, au long d'une période de plus de trois ans donc, le cinéaste aborde le double territoire du public et du privé, avec d'un côté son engagement dans la vie politique italienne comme observateur et commentateur, comme homme qui par ses images et par sa présence témoigne de son temps, et de l'autre sa vie intime au cours de ces années, à travers ses rapports avec ses amis, sa mère, sa compagne. L'Italie de cette période, c'est la victoire de Silvio Berlusconi, puis son échec lorsque la coalition de gauche – l'Olivier – remporte à son tour les élections ; c'est la poussée des indépendantistes de la Ligue du Nord ; c'est l'arrivée des Albanais sur les côtes des Pouilles. Dans la sphère du privé, c'est autour du fils de Moretti que tout tourne, avec ce que va vivre le réalisateur, d'abord aux côtés de la femme enceinte puis de l'enfant qui grandit et qui occupe une place croissante, au point de devenir l'emblème du film : une des affiches publicitaires représente un petit garçon accroché au dos de son papa, tous deux casqués et juchés sur l'inévitable Vespa.

L'avril du titre renvoie donc à la fois à la victoire électorale, en mars 1994, de la coalition conduite par Berlusconi, suivie par la manifestation antifasciste organisée à Milan le 25 avril, à l'occasion de l'anniversaire de la libération de 1945, et à l'avril « radieux » de 1996 qui voit la victoire de l'Olivier et la naissance de Pietro dans l'euphorie d'un père exultant de joie et parcourant les rues de Rome en dansant littéralement sur sa Vespa. La scène constitue le pendant, et aussi le prolongement, de la victoire sur la maladie qui caractérisait la fin de Journal intime.

Par son découpage en séquences distribuées dans le temps, Aprile est en fait une mosaïque qui met en relation des matériaux hétérogènes choisis pour leur valeur de rupture narrative. Moretti accentue l'effet de montage en procédant littéralement par collage : il juxtapose des bribes de son projet de comédie musicale avec des séquences représentant le tournage de ce film avorté et des séquences réellement mises en scène ; il glisse des traces de sa vie privée avec les scènes le mettant en présence de sa mère, de sa compagne, de son fils, de ses amis, de ses collaborateurs de travail ; il incorpore surtout les éléments de son projet de documentaire, non abouti en tant que tel mais en même temps réalisé dans sa substance profonde dans la mesure où Aprile, avec le passage du temps, assume pleinement sa vocation de mémoire d'un moment historique. Dans cette optique, il faut souligner la démarche de Moretti, qui se glisse dans les événements réels et les filme en 35 mm : la manifestation du 25 avril 1994 à Milan, l'interview de l'écrivain et journaliste Corrado Staiano au printemps de 1996, la déclaration d'indépendance de la Padanie par Umberto Bossi à Venise après qu'il eut descendu le Pô en septembre 1996, l'arrivée à Brindisi des réfugiés albanais au printemps 1997. Il faut aussi évoquer, pour les meetings politiques, notamment le discours de Silvio Berlusconi au printemps de 1996, les tournages en vidéo avec transfert ultérieur sur pellicule.

Moretti évoque également son rapport à la presse, poursuivant sa virulente critique des journaux, qui se montrent superficiels, jusque dans des moments cruciaux tels que ceux des élections, et de leur souci de rentabilité qui pousse par exemple L'Espresso à mettre systématiquement des femmes nues sur ses couvertures. Le résultat, c'est, comme aurait dit Pasolini, leur « homologation », c'est-à-dire leur terrible ressemblance les uns par rapport aux autres, au point que le cinéaste peut en coller les coupures côte à côte pour constituer une seule et unique publication, dans laquelle il s'enroule comme dans un tapis, image inouïe d'un grand journal devenu comme une couverture en patchwork, avec toutes les images multicolores des photos au milieu de l'encre noire des articles. À la fin, comme libéré de la névrose du dossier dans lequel on range les articles qui traitent d'un même sujet, délivré du souci de garder trace de la médiocrité humaine, Moretti jettera de sa Vespa toutes les coupures de presse accumulées, semant à tous vents ce qui ne mérite que l'indifférence ou l'oubli.

Aprile n'a pas rencontré le même succès que Journal intime. Il faut en chercher l'explication dans la sécheresse d'un propos qui ne laisse plus guère de place à la comédie. Moretti, avec son intransigeance, ses attentes frustrées, son impudeur, devient de plus en plus un observateur incommode. Étalant un ego sans entraves, soutenu par la conviction de détenir un minimum d'exigence éthique dans un monde sans repères, il s'en prend à tous et à tout, y compris à ses meilleurs amis, comme lorsque, histoire « de se calmer les nerfs », il vient troubler le tournage d'un film publicitaire réalisé par Daniele Luchetti. Certes, comme il le déclare lui-même, il ne cherche plus « à provoquer les spectateurs de droite », mais pas davantage « à choyer ceux de gauche ». Fier d'une indépendance qui l'isole, Moretti se retrouve seul, sorte de Don Quichotte difficilement récupérable, irréductible aux modes et aux idéologies, gardant farou [...]

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

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Pour citer l’article

Jean A. GILI, « APRILE (N. Moretti) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/aprile/