ABŪ L-‘ALĀ' AL-MA‘ARRĪ (979-1058)

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Les sursauts d'un musulman

Ces détresses sont éternelles. Plus près de nous, un Vigny, pour ne parler que de lui, en connaîtra de semblables. Défions-nous pourtant de ce genre de parallèle. Abū l-‘Alā' appartient à un siècle et à une religion bien déterminés, même s'il en prend parfois à son aise avec leurs idées reçues. Et d'abord, contrairement à une croyance trop répandue, l'islām n'est pas une religion de fatalisme désespéré. La toute-puissance de Dieu s'y concilie avec la nécessité de l'action et le devoir de la vie communautaire. La poésie d'Abū l-‘Alā' ne se dérobe pas devant ces obligations. A priori, bien sûr, celles-ci peuvent paraître contradictoires avec son attitude de solitaire. En fait, à y bien regarder, la méditation de l'homme seul ne se sépare pas, ici non plus, du spectacle du monde. Qui n'est pas aveugle comme lui, Abū l-‘Alā' ? Et qui, à commencer par lui, est véritablement pur ?

Tous les hommes sont des égarés. Il n'y a jamais  eu et il n'y aura jamais, jusqu'à la Résurrection,  un seul ascète... Vienne à passer un aveugle, ayez pitié de lui, dans  la certitude que vous aussi vous l'êtes, même si  vous voyez.

Le navire est donc le même pour tous, et le seul mérite que puisse finalement se concéder le philosophe est celui de la lucidité. Du coup, la pitié, l'indulgence resurgissent devant la misère du monde, et aussi le souci de réformes. Ce passionné de la solitude ne cesse de prêcher le retour à des normes de vie familiale, sociale et politique plus proches de l'idéal communautaire, puritain et charitable, de l'islām.

Solitaire par désespoir devant les réalités de l'islām à son époque et communautaire par fidélité aux devoirs de l'islām idéal, Abū l-‘Alā' vit, on le voit, dans la constatation d'une contradiction douloureuse. Les mêmes déchirements animent sa spéculation métaphysique. D'un côté, il est pleinement, fidèlement musulman, définissant avec force son Dieu comme unique, créateur et transcendant, exaltant le Prophète, le credo et les obligations canoniques de l'islām. Mais d'autre part, son rationalisme sceptique s'insurge contre le Dieu schématique et exclusif des théologiens de tous bords. À la limite, le dialogue s'engage avec les autres religions, dépositaires, comme l'islām, d'un absolu qui dépasse le contenu formel de leurs dogmes, et même avec les incroyants, dans les termes d'un certain « pari » :

À l'astronome et au médecin qui nient la résurrection des corps, je dis : Si ce que vous croyez est vrai, je ne perds rien ;  mais si ce que je crois est vrai, vous êtes perdants.

L'originalité d'une telle pensée, qui interdit de rattacher expressément Abū l-‘Alā' à telle ou telle école définie de l'islām, l'a parfois fait traiter de libre penseur ou d'athée par certains musulmans. En réalité, Abū l-‘Alā' appartient de plein droit, il faut y insister, par sa culture et les thèmes de sa philosophie, à la civilisation et à la religion qui l'ont vu naître. Les réserves d'une certaine tradition musulmane à son égard ne font pas finalement autre chose, selon nous, que reconnaître cette originalité.

Certains spécialistes ont évoqué la possibilité d'une influence de l'Épître du pardon, d'Abū l-‘Alā', sur l'œuvre de Dante. La question est loin d'être résolue. Contrairement à ce qui a pu être fait par Enrico Cerulli, à propos de certains souvenirs dans La Divine Comédie des récits relatifs à l'ascension de Mahomet, le parallélisme, si intéressant soit-il, de certains thèmes de l'Épître (notamment la visite au paradis) avec ceux de Dante n'a pu encore être étayé par des preuves historiques sûres touchant le cheminement des textes.

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André MIQUEL, « ABŪ L-‘ALĀ' AL-MA‘ARRĪ (979-1058) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/abu-l-ala-al-ma-arri/