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ABŪ L-‘ALĀ' AL-MA‘ARRĪ (979-1058)

Le poète aveugle de l'Islām, Abū l-‘Alā' al-Ma‘arrī, fait entendre, vers l'an 1000, une voix singulière : misanthrope et réformateur, musulman sincère et penseur audacieux, détaché des honneurs officiels et passionné de gloire personnelle, le personnage est à coup sûr attachant, unique en tout cas dans la littérature arabe, même si ses accents retrouvent, dans l'histoire de la pensée universelle, des échos mieux connus de nous.

Vie d'un « prisonnier »

Abū l-‘Alā' est né en 979 (363 de l'hégire), au sud-ouest d'Alep, dans la petite ville de Ma‘arrat an-Nu‘mān, qui lui a donné son nom de Ma‘arrī. D'entrée de jeu, la vie installe l'enfant dans le drame : il perd la vue à l'âge de quatre ans. Tout ce à quoi le destinait une famille ancienne, honorée et cultivée, paraît compromis. Mais c'est mal connaître les ressources de ce caractère ; comme, plus près de nous, un Tahā Ḥusayn, il se consacre avec passion au seul recours possible, celui de l'étude. Servi par une mémoire tôt entraînée et de toute façon exceptionnelle, il s'engage sur une voie étroite, tourmentée, singulière.

Ce n'est pas, certes, qu'il n'essaie, lui aussi, d'être ce que furent les autres : son apprentissage de la culture traditionnelle débouche sur une poésie de convention, où le panégyrique tient une place essentielle. Va-t-il rivaliser avec son grand prédécesseur, ce Mutanabbī habitué, pendant neuf ans, de la cour princière d'Alep, mort en 955, et qu'il admire ? Pas pour longtemps. Très vite il renonce à ces exercices, qu'il estime incompatibles avec sa liberté. Dès lors, le refus de l'écriture de circonstance, l'impatience du joug seront deux de ses attitudes majeures.

Impatience, aussi, du cadre provincial, ou du moins le croit-il.

En 1008, il part pour Bagdad, la vieille capitale politiquement diminuée, mais la ville du savoir par excellence. Étape décisive autant que brève. Au bout d'un an et demi, c'est le retour au pays natal. Que s'est-il passé sur les bords du Tigre ? Non pas, sans doute, un changement brusque du caractère, mais une cristallisation des grandes tendances qui se discernaient déjà avant même le départ pour l'Irak, et beaucoup moins, au total, crise que prise de conscience. C'est en cela que le passage par Bagdad apparaît décisif : comme test suprême, révélateur dernier d'une personnalité foncièrement un peu partout mal à l'aise.

Abū l-‘Alā' ne quittera plus Ma‘arrat an-Nu‘mān ; ce sont les autres, parfois des plus grands, qui viendront à lui. Content de peu, ascète et végétarien, assidu du jeûne, enfermé malgré lui dans sa cécité et volontairement dans sa retraite syrienne, « doublement prisonnier » comme il le dit lui-même, il se complaît dans une philosophie pessimiste et solitaire que compensent un peu les hommages reçus. Il vivra ainsi, après le retour de Bagdad, un demi-siècle ou presque, la mort ne venant qu'en 1058 (449 de l'hégire).

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ARABE (MONDE) - Littérature

    • Écrit par Jamel Eddine BENCHEIKH, Hachem FODA, André MIQUEL, Charles PELLAT, Hammadi SAMMOUD, Élisabeth VAUTHIER
    • 29 245 mots
    • 2 médias
    ...contemporains tels Adonis ou ‘Abd as-Sabūr vont chercher une inspiration qui se nourrit d'une passion. Cette poésie trouve enfin la voix étrange du très grand Abū l-‘Alā' al-Ma‘arrī dont la hautaine désespérance prit les accents d'un scepticisme existentiel des plus troublants. Dans ces œuvres, l'écrivain se...

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