À DÉFAUT DE GÉNIE (F. Nourissier)

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Il se peut que, arrivés au soir de leur existence, la plupart des écrivains aient la tentation de devenir l'ultime et unique sujet de leur œuvre. Les uns dans le but d'ériger eux-mêmes leur tombeau, sinon leur mausolée : ce syndrome de Chateaubriand a souvent frappé la littérature française. Les autres, en refaisant le trajet de leur enfance et de leur jeunesse, dans l'espoir de conjurer la mort. Malgré ses 660 pages purement autobiographiques, À défaut de génie (Gallimard, Paris, 2000) ne répond pourtant pas à de telles finalités. Loin d'être la rêverie crépusculaire d'un être en paix avec lui-même, ce livre se veut de révolte et de combat.

À l'approche de la septantaine, en effet, François Nourissier a été atteint de la maladie de Parkinson, « Miss P. », comme il la surnomme pudiquement. Lui, le fervent d'équitation et de l'impeccable maintien qu'elle exige, le voilà peu à peu changé en pantin trémulant, droit sorti d'un film de Max Linder. Jadis invité recherché des soirées et des salons mondains, le voilà cloué au fond des canapés, vrillé au seuil des portes, se raccrochant au premier bras venu, guettant avec angoisse le plat tendu par le maître d'hôtel, surprenant dans le regard d'autrui la gêne et presque le reproche que suscite sa démarche « pâté de foie ». Mais surtout, lui pour qui être écrivain aura représenté une certaine façon de vivre, le voilà comme amputé de l'écriture et contraint d'arracher les mots, en tâtonnant, aux touches d'une vieille Hermès 30, modèle 1958.

Bien plus récit d'une survie que mémoires d'une vie, À défaut de génie est conçu dans le but d'accumuler les souvenirs, afin de sauver du naufrage du corps les derniers vestiges d'une âme : « Ce texte n'a pour ambition que d'arrêter l'hémorragie, colmater la fuite, irriguer à nouveau une chair vive, feindre de nourrir ma mémoire. Je jette des souvenirs à mon livre comme on jette des bouts de gras aux chiens. Bouffe ! Bouffe ! » Parce qu'il met peu à peu à l'abri les restes d'une existence et qu'il y réussit, malgré les gestes hasardeux et les ratures, ce livre sombre est, paradoxalement, bien souvent un livre heureux. Il y a dans la résurrection des décors et des fantômes du passé, réunis pêle-mêle, sans souci de chronologie, un évident plaisir qui semble occulter les vicissitudes du présent. Les premiers pas professionnels au Secours catholique au côté de la figure haute en couleur de l'abbé Dhorain, l'apprentissage du cheval au manège du Panthéon sous la férule de Monsieur Duchon, les fins de mois difficiles, les logements de fortune, le début des succès littéraires et l'entrée dans l'édition, autant d'épisodes où s'associent le travail de mémoire, la tendresse et l'émotion.

À travers l'évocation du passé, le souci de Nourissier, qui a pourtant côtoyé les grands et collectionné les honneurs, n'est jamais de se poser en grand témoin de son temps ni de régler des comptes ; on ne trouvera ici aucune révélation croustillante sur les coulisses de Grasset ou du Goncourt. Il s'agit simplement de restituer l'euphorie d'une rencontre ou d'une amitié, encore que les portraits de Morand, de Mauriac ou de Chardonne laissent voir le coup de griffe du polémiste. Passe donc le long cortège des proches : quelques survivants comme Jean d'Ormesson, mais surtout beaucoup de disparus dont certains déjà entrés dans la légende. En tout premier lieu Aragon auquel Nourissier voua très tôt, par-delà la différence de leurs choix politiques, un attachement quasi filial. S'y joignent quelques grandes présences féminines, Clara Malraux ou Edmonde Charles-Roux auxquelles l'auteur semble rendre comme un ultime hommage.

Il y a néanmoins dans cette invocation des ombres un sentiment d'irréversible et de nostalgie qui s'avère à force insoutenable : « livre des souvenirs : livre des morts ». Mais le retour au réel et au présent ne vaut guère mieux ; l'auteur s'y retrouve face à face avec « Miss P. », dont il ne peut qu'évaluer les progrès ou les piètres rémissions. Face à la dégradation de l'image de soi ne restent que le sarcasme et l'autodénigrement.

Depuis Un petit bourgeois (1963), Nourissier a toujours excellé dans le registre de la détestation de soi, non pas sur le mode tragique d'un Michel Leiris, mais avec une sorte d'alacrité pétillante et enjouée. Jamais toutefois, il n'avait poussé aussi loin le jeu de massacre : mauvais père (« Les enfants m'embêtaient et je ne leur plaisais pas »), mauvais amant (un chapitre entreprend de relater la farce triste d'une vie sexuelle) et même écrivain doué seulement de talent, ayant trop longtemps occupé la scène littéraire et qu'il convient de congédier : « Mais maintenant c'est assez joué, cassez-vous. Du balai, du vent, ouste ! Si vous faites vite, on vous regrettera peut-être. »

Si le rideau tombe, le lecteur pour sa part n'oubliera pas de sitôt l'intensité d'un désespoir qui, même à défaut de génie, écrit si bien. « Entre les coulées de lave et les fulminations du génie, existe-t-il un passage, une musique – une voie, une voix – dans lesquels exprimer ce qui a composé le témoignage d'une vie ? » Posant la question, François Nourissier apporte d'emblée la réponse. Avec À défaut de génie, il rejoint la pléiade de ces « écrivains à mi-voix » qu'il affectionne – le Henri Calet de Monsieur Paul ou le Raymond Guérin de Quand vient la fin, écrivains qui certes ne révolutionnent pas fondamentalement l'art du récit, mais dont l'humanisme et la présence fraternelle nous aident à exister.

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Écrit par :

  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

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Philippe DULAC, « À DÉFAUT DE GÉNIE (F. Nourissier) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/a-defaut-de-genie/