2. Une intuition mystique
La négation de la valeur du langage et de la rationalité ne sont cependant qu'un aspect de la démarche du Zhuangzi. La destruction du langage appelle son dépassement et « l'oubli des paroles » est la voie qui ouvre à une méditation dépourvue de support. La connaissance vraie surmonte aisément l'obstacle du langage : « Connaître la Voie est facile. Ce qui est difficile, c'est de ne pas en parler. En la connaissant sans en parler, on va vers le Ciel. » Cette pensée, de même que la fameuse formule « s'asseoir et oublier » (zuowang) est le lointain prélude à certains aspects mystiques du bouddhisme Chan (mieux connu par la prononciation japonaise Zen). C'est en partie cette dimension mystique qui donnera au Zhuangzi une importance considérable à partir de l'expansion du bouddhisme en Chine.
L'homme idéal prôné par le Zhuangzi est l'homme authentique (zhenren) ou accompli (zhiren). Exempt de tout attachement, il entretient en lui le souffle vital (qi). Il est donc souverainement libre. Le Zhuangzi compare le cœur de l'homme accompli à un miroir : « L'homme accompli utilise son cœur comme un miroir. Il ne retient pas les choses, de même qu'il ne va au-devant d'elles. Il y répond sans les garder. Ainsi il est capable de dominer les choses sans rien subir. » Pour faire de son cœur un miroir, l'homme authentique doit le vider pour l'emplir de la Voie. C'est ce que le Zhuangzi appelle le « jeûne du cœur » (xinzhai) : « Si l'on unifie sa volonté, on n'écoute plus avec les oreilles mais on écoute avec le cœur, on n'écoute plus avec le cœur mais on écoute avec le souffle vital (qi). Le souffle vital, c'est le vide qui accueille toute chose. Or seule la Voie accumule le vide. Ce vide, c'est le jeûne du cœur. »
D'une façon générale, la mystique du Zhuangzi prône le non-agir (wuwei) taoïste, qui n'est pas synonyme d'inaction mais désigne une attitude en conformité avec le mouvement de la nature et de la Voie. Chacun a une situation particulière dans le monde et doit agir en fonction de celle-ci, sans chercher à forcer le cours des choses. Cette attitude est la spontanéité (ziran) qui, unissant l'homme à la Voie, annihile son ego illusoire : « Le spontané suit les choses et ne laisse pas de place à ce qui est personnel. » L'homme authentique de Zhuangzi ne cherche rien pour profiter de tout. À sa façon, il tend à n'être rien pour devenir tout.
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