2. Poésie : fiction suprême
Dans le poème « Notes Towards a Supreme Fiction » (1942), Stevens énonce les trois orientations majeures de sa création : « abstraction, métaphore, plaisir ». Le poète doit être capable de projeter l'imaginaire à partir de la réalité : il lui faut donc s'abstraire de la réalité, la réduire à cette absente présence qui permet de l'arracher à sa concrétude, de la dissoudre pour l'exalter dans son évanescence. En effet, la cruauté du temps interdit que la perception soit assurée de triompher de ce sens du fané qui la pénètre à mesure que se dégrade le corps vulnérable. Et c'est bien là le conflit qui tourmente Stevens : en même temps que sa sensualité ne peut se détacher de la réalité physique, des couleurs, des parfums, des reliefs, il ne parvient pas à se dissimuler que ce bonheur est indissociable de la résonance et du retentissement qu'il provoque dans l'être ; peut-être ce bonheur n'existe-t-il que dans cette zone privilégiée où il échappe à tout flétrissement, à savoir dans le secret de l'imagination, car seul l'esprit peut appréhender le réel, « toute jouissance est fugitive ». Vient alors la double affirmation : « La réalité est le début, non la fin », et : « La réalité est ce qui est perçu par l'esprit. » Traduire la réalité, n'est-ce pas en définitive la soustraire à l'agression du temps, aux fluctuations de ses humeurs pour en préserver la vivacité, la félicité, la faire coïncider avec l'allégresse d'une sensation qui serait associée à une lumineuse connaissance, allégresse immédiate, instantanée, « gaieté de l'être » et « science lumineuse » d'une présence rayonnante ?
De son côté, la métamorphose « célèbre le mariage de la chair et de l'air ». Si la vie est mouvement (par nécessité), il importe que jaillisse, non seulement par le truchement des masques et déguisements successifs que se plaît à revêtir Stevens, mais surtout dans la vigilance d'une sollicitude jamais relâchée, cette alliance sacrée entre le poète et son fluide mundo. Encore que l'ingéniosité […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



