2. Un itinéraire spirituel
Les dix-huit chapitres du livre – trait commun de composition avec la Bhagavad-Gītā que Thoreau commente à plusieurs reprises – marquent les jalons d'un itinéraire spirituel : « Économie », le long premier chapitre, insiste de manière symptomatique sur la nécessité de savoir ce qui compte. Thoreau comprend rapidement qu'il lui suffit de quelques jours de travail par an pour jouir d'une authentique autonomie. Porté par une « confiance en soi » qu'il hérite d'Emerson, il crée d'abord les conditions de son indépendance. « Le champ des haricots » marque la séparation des genres : « La première année, je ne lus aucun livre, je sarclai les haricots. »
Mais il ne faut cependant pas considérer ces moments comme la preuve d'un indéfectible anti-intellectualisme. Le chapitre intitulé « Lecture » et la dyade qui l'accompagne (« Bruits » et « Solitude ») sont tout au contraire les indices d'une véritable écologie de la lecture et du langage. Comme pour Wittgenstein, la signification d'un mot pour Thoreau renvoie à son usage : « Nous ne savons pas ce que signifie « Walden » si nous ne savons pas ce qu'est Walden » (Stanley Cavell).
La continuité est donc bien réelle avec l'ensemble de l'entreprise. Car demander l'usage des mots, c'est bel et bien reconduire la philosophie des hautes conceptions à la rigueur de l'ordinaire. Tout le reste n'est pas de la littérature : il importe surtout de comprendre le sens d'une expérience qui, certes, passe par l'obscurité, mais ne saurait aucunement être qualifiée d'obscure, comme le veut un préjugé antiphilosophique qui a la vie dure. Thoreau l'avait sans doute pressenti quand il terminait son livre par ses mots : « La lumière qui nous crève les yeux est ténèbre pour nous. Seul point le jour auquel nous sommes éveillés. Il y a plus de jour à poindre. Le soleil n'est qu'une étoile du matin. »
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