3. « Les Thibault »
Les Thibault sont conformes à la tradition romanesque du xixe siècle, dont ils sont un tardif prolongement. Il s'agit d'abord de donner au lecteur l'illusion d'une histoire, de personnages, d'un milieu ; et si ces apparences communiquent quelque chose, ce sera la pensée des personnages, la leçon de l'histoire, et non point ce que l'auteur rêve ou conçoit pour son propre compte. Tout est subordonné à cet effet général de présence, de réalité, de vraisemblance. C'est pourquoi Martin du Gard utilise la technique traditionnelle, bien qu'elle soit, à la réflexion, un mélange peu cohérent de la perspective réduite des personnages et de la perspective étendue du narrateur omniscient, parce qu'elle est la plus naturelle et la plus efficace. Se contentant des procédés qui ont fait leur preuve, au moment où le roman cherche de nouveaux moyens parce qu'il ne prétend pas aux même preuves, Les Thibault sont sans originalité technique. C'est qu'en un sens, pour Martin du Gard, ni la technique ni le style n'ont d'importance. (« Je ne connais pas d'écriture plus neutre, et qui se laisse plus complètement oublier », disait Gide.) Procédés d'expression et de narration ne sont bons qu'à laisser passer ; ils doivent montrer, non se montrer.
Mais le livre agit – et cela par des moyens qui se manifestent comme technique vivante, et non point empruntée ou prolongée. Et si son efficacité consiste à faire prendre des apparences pour la réalité elle-même, cet illusionnisme repose avant tout sur le choix du détail significatif. Nulle complaisance descriptive : si parfois les détails se pressent, c'est que chacun a sa valeur. Les Thibault partagent avec un petit nombre de romans le privilège de s'inscrire dans la mémoire, chaque moment ayant retenu le regard comme l'arête d'un objet que dessine la lumière.
Ce don, à vrai dire, relève moins de l'observation que de l'invention. Martin du Gard ne se raconte pas, mais ne raconte pas non plus une série d'événements dont il aurait été le specta […]
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