Les grandes Odes de Keats sont au nombre de six, et furent composées en sept mois, de mars à septembre 1819. Délaissant le modèle inauguré par le poète grec Pindare (518-446 av. J.-C.), John Keats (1795-1821) fait de l'ode un genre plus analytique et expérimental. Se retrouvent ainsi dans certaines strophes de ses odes des fragments de sonnet, genre qu'il affectionnait entre tous. La flexibilité qu'il sut rendre à l'ode lui permit d'en faire un instrument privilégié de sa négociation entre les couples de contraires qui structurent sa poésie : le moi et le non-moi, l'art et la vie, la vie et la mort, le rêve et la réalité, le temps et l'éternité. Bien que les odes forment un tout, chacune étant reliée aux autres par des rapports d'interdépendance, ou de correction mutuelle, une présentation individuelle leur rendra davantage justice.
1. Une mélancolie active
L'Ode à l'indolence apparaît inaugurale, et figure l'entreprise poétique en gestation. À ce stade encore préparatoire, indolence rime avec latence ; trois formes spectrales passent et repassent devant les yeux clos du poète couché dans l'herbe ; il s'interroge sur leur identité, se demande paresseusement comment les actualiser, avant de renoncer. L'Ode à Pysché est dédiée à la déesse qui ne fit jamais l'objet de culte : Keats entendait réparer cet oubli. À la différence de celles qui vont suivre, cette ode doit encore beaucoup au schéma « irrégulier » que les poètes anglais Wordsworth et Coleridge avaient adopté avant lui. Elle formalise le mouvement d'intériorisation qui caractérise sa poétique, lorsque la déesse est conviée à trouver refuge « En quelque région inviolée » de l'esprit du poète, sanctuaire inviolable et siège de son imagination fertile. L'Ode sur la mélancolie donne peut-être la clé de toutes les autres. Nourrie de l'ouvrage de Robert Burton, Anatomie de la mélancolie (1621), elle prend le contre-pied des représentations classiques de la mélancolie, morose et funèbre. Sur le mode du déni, elle donne co […]
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