Jusqu'à l'âge de soixante-deux ans, Leoš Janáček resta méconnu, sinon inconnu, mais, le 26 mai 1916, le Théâtre national de Prague afficha Jeji Pastorkyna (Sa Belle-fille) un opéra refusé par ce même théâtre et le même directeur, Karel Kovarovič, treize ans plus tôt. Le compositeur avait travaillé neuf ans à cette œuvre (1894-1903) qui fut toutefois représentée à Brno en 1904, mais il s'était heurté de la part des milieux pragois à une incompréhension et à une hostilité certaines. On considérait cet « obscur » musicien morave comme un artiste de mérite, un pédagogue doué – dont l'importance ne dépassait pas le cadre local –, et un expert en matière de chanson populaire. Enfin, en 1916, son opéra, applaudi et loué, allait faire carrière sous le titre renouvelé de Jenůfa, du nom de son héroïne. Pendant treize ans, relate Max Brod, qui fut le grand propagandiste de Janáček, « ces Messieurs de Prague n'avaient pas cru devoir regarder cette œuvre qui “sentait sa province” ».
Une période créatrice s'ouvrait pour Janáček, favorisée non seulement par le succès de Jenůfa, mais également par l'indépendance nationale recouvrée à la suite du traité de Versailles, sans parler de l'amitié amoureuse que lui inspira jusqu'à sa mort une jeune femme, de trente ans sa cadette. Entre 1916 et 1928, Janáček devait composer la quasi-totalité de son œuvre.
1. Patience et effort créateurs
Le musicien naquit à Hukvaldy, village du nord de la Moravie, aux confins de la Silésie, de la Pologne et de la Slovaquie. C'est le pays Lach auquel Janáček restera attaché. Issu d'une modeste famille d'instituteurs dans laquelle la tradition musicale était solidement établie, il fut placé, pour des raisons économiques, au monastère des augustins de Brno où, moyennant la nourriture et l'habillement, il chanta au sein de la maîtrise. Il n'en fallait pas plus pour que, sous l'influence amicale et sévère de Pavel Krizkovsky, compositeur et maître de chœur, le jeune Janáček, travailleur, bouillant et obstiné, décidât de so […]
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