2. Roman de l'absurde ?
La première partie du roman présente des faits relatés au jour le jour par Meursault, narrateur scrupuleux, mais « sans conscience apparente » et qui parle de lui comme s'il s'agissait d'un autre. À son procès, le personnage éprouvera d'ailleurs le sentiment qu'on parle d'un autre. La seconde partie, plus âpre, dont Meursault est toujours le narrateur, montre en un récit continu comment des magistrats de mauvaise foi imposent à ces faits un sens arbitraire. Les gestes les plus insignifiants et les témoignages de ses amis ayant été retournés contre lui, l'acte irréfléchi de Meursault se transforme en manifestation de monstruosité. Il suffirait que « l'étranger » manifeste une affection rétrospective envers sa mère, qu'il fournisse un mobile acceptable pour son crime et les marques d'un repentir, qu'il travestisse ou exagère ses sentiments pour obtenir les circonstances atténuantes. Qu'il accepte de jouer le jeu des conventions sociales et il sauverait sa tête. Pourtant, il résiste, persiste : on ne lui fera pas dire ce qu'il ne pense pas. Tout au long du récit, Meursault s'efforce, en effet, d'énoncer ce qu'il sait ou ressent, rien de plus, rien de moins. Quand il n'a rien à dire, il se tait. Son parler vrai, qui est un souci presque maniaque du mot juste, lui aliène l'appareil judiciaire. Son refus du mensonge fait de l'antihéros algérois un « martyr » (P. G. Castex) qui assume jusqu'au bout sa conception de la vérité.
Tout au long du récit, le personnage de Meursault garde une fascinante opacité. Le narrateur ne définit pas son étrangeté. Le lecteur est amené à en donner une acception morale et sociale, non ethnologique ou politique. Meursault est étranger, il n'est pas un étranger ; il est marginal plus qu'asocial. Sa différence naît de son indifférence aux normes, auxquelles pourtant il se plie. Il mène apparemment la vie banale d'un petit-bourgeois. Il n'a pas de famille, pas de responsabilités, pas de problèmes. Il ignore l'ambition, la haine […]
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