Désigné en son temps comme l'un des pionniers de l'art « informel » – courant issu de l'abstraction lyrique et mis au jour en France, en 1951, par le critique Michel Tapié –, le peintre Jean Fautrier, qui fut aussi graveur et sculpteur, exprima en plusieurs occasions sa perplexité vis-à-vis de cette allégation, allant même jusqu'à mettre en doute la réalité d'un art « informel » spécifiquement moderne. Ainsi qu'il l'écrit en 1958 : « le tourment intérieur qui secoue la peinture d'aujourd'hui n'est [...] pas neuf ». Si « les peintres d'intérieurs et de natures mortes sont ceux qu'on ne regarde plus – exception d'autrefois faite règle », selon lui, « le vrai rôle du tableau » demeure le même : « être placé sur le meuble pour remplir l'espace nu ». L'artiste précise par ailleurs : « Ce qui compte est le besoin de peindre. » Aussi Fautrier affirmait-il que vouloir scinder, comme on le fait parfois, son œuvre en deux phases, figurative puis informelle, revenait à décréter l'existence d'un point de rupture là où ne s'était jamais jouée qu'une réinvention perpétuelle « de ce qui est ».
1. La matérialité de la peinture
Jean Fautrier est né à Paris le 16 mai 1898 ; enfant illégitime, il est élevé par sa grand-mère. En 1908, il rejoint sa mère à Londres, puis entre, à treize ans, à la Royal Academy pour y étudier la peinture, fréquente ensuite la Slade School of Fine Art, et découvre à la Tate Gallery l'art de Turner. Après la Première Guerre mondiale, le jeune artiste se fixe à Paris et y rencontre Jeanne Castel, qui l'aide à exposer ses premières toiles en 1923, année où il produit ses premières gravures. Sa première exposition personnelle se tient à la galerie Visconti en 1924, puis, l'année suivante à la galerie Fabre. Il rencontre le marchand Léopold Zborowski, qui présente ses œuvres aux côtés de celles d'Amedeo Modigliani, de Moïse Kisling et de Chaïm Soutine. Le succès critique et commercial qu'il connaît dès 1926 ne perturbe nullement sa recherche d'un espace pictural qui ne devrait rien aux cubist […]
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