Le cinéaste Jean Eustache est célèbre pour La Maman et la putain qui provoqua un scandale lors de sa présentation au festival de Cannes en 1973, tout en remportant le prix spécial du jury. Est-il légitime de réduire sa courte carrière à ce seul film ? Sa filmographie est assez brève. Il n'a réalisé que deux longs-métrages de fiction, distribués en salle (La Maman et la putain, puis Mes Petites Amoureuses, 1974). Mais il a également signé une dizaine de courts ou moyens-métrages de type documentaire ou expérimental depuis Du côté de Robinson (1963, 42 minutes) jusqu'aux Photos d'Alix (1980, 17 minutes). En un peu moins de vingt ans, ces films explorent des zones rares du « cinéma du réel » comme du cinéma autobiographique le plus radical ; ils déplacent les frontières des genres comme les lois de la représentation conventionnelle, mais aussi les règles de la bienséance, comme en témoigne le double récit provocateur d'Une sale histoire (1977).
Le cinéaste a choisi de mettre fin à ses jours une nuit de novembre 1981, en organisant son suicide comme une mise en scène très contrôlée, celle qui est sans espoir de retour.
1. Le roman d'un jeune homme pauvre
La vie de Jean Eustache est, à elle seule, un roman fulgurant, le « roman d'un jeune homme pauvre » – l'expression est utilisée par Alexandre dans La Maman et la putain –, mal aimé de sa mère, devenu cinéphile provocateur dans la seconde phase de la Nouvelle Vague, puis dandy autodestructeur, séducteur obsessionnel, mais aussi envoûtant qu'un maître de secte. L'une de ses amoureuses et victimes, Evane Hanska, en a donné, un portrait bouleversant : Mes Années Eustache (2001).
Jean Eustache est né en 1938 à Pessac, dans la banlieue de Bordeaux qu'il filme à deux reprises dans ses Rosières, en 1968 et 1979. Il est donc un peu plus jeune que ses prédécesseurs de la Nouvelle Vague, tous nés autour de 1930, comme Chabrol, Godard et Truffaut. Son origine sociale est très modeste : « C'est l'irruption du prolétariat dans le milieu petit-bourgeois des […]
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