3. L'humaniste
Restituer à l'homme ses pouvoirs sur le monde et sur lui-même, c'est le propos du principal essai moral de Duhamel, La Possession du monde (1919), livre brûlant d'une conviction lyrique ; c'est aussi le but de ce qu'il se plaisait à appeler son « ministère » d'écrivain. Refusant l'illusoire certitude d'un au-delà consolateur, les mythes socialistes d'un paradis terrestre et collectif, cet humaniste libéral a voulu protéger l'âme humaine contre les démons des temps modernes et veiller au chevet d'une civilisation menacée.
Certaines ardeurs polémiques contre le machinisme, le cinéma, la radio peuvent prêter à sourire ; Duhamel n'a pas distingué clairement les profondes transformations politiques et sociales de son temps, ni mis en question un ordre traditionnel et individualiste qu'il croyait nécessaire : ces bases de son humanisme en constituent aussi les limites. Du moins dénonce-t-il avec une rare lucidité toutes les démissions, tous les fantasmes du bonheur : les alléchantes impostures des politiciens qui précipitent une nouvelle course à la guerre, les facilités appauvrissantes de la société industrielle et mercantile, la résignation de l'individu à abdiquer sa responsabilité au profit d'impersonnelles collectivités. L'homme dépossédé doit reprendre en main son destin par l'amour, la sympathie qui tisse les liens entre les âmes, par le règne du cœur qui fonde la véritable civilisation sur une difficile réforme morale, et non sur des traités, des codes ou des techniques : humanisme qui se défie de l'intelligence, puissance d'erreur, et qui retrouve les sources vives de la sagesse antique en les irisant des inquiétudes et des frémissements de la sensibilité moderne.
On a pu croire un temps que l'œuvre de Duhamel ne survivrait pas à son auteur et qu'elle s'enfonçait irrémédiablement dans l'inactualité : une nouvelle montée des périls fait au contraire ressortir le caractère prophétique de ses avertissements. Nul homme, cependant, à l'automne d'une vie si co […]
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