Emmanuel Poiré, dit Caran d'Ache (ce pseudonyme est une translittération fantaisiste du mot russe qui signifie « crayon »), est né à Moscou. Il est le descendant d'un grognard de l'Empire, qui, par amour, était demeuré en Pologne avant de se fixer définitivement en Russie. Caran d'Ache restera fidèle toute sa vie à l'image héroïque qu'il s'est faite de son ancêtre et de l'épopée de celui-ci dans les armées de Napoléon. Dès son arrivée en France, il contracte un engagement de cinq ans dans l'armée. Il confie ses premiers dessins à La Vie militaire. Lorsqu'il collabore à La Caricature, c'est encore avec des scènes martiales ; et quand il inaugure le théâtre d'ombres du Chat-Noir, il évoque les campagnes de la Grande Armée. Bien qu'il ait une réputation de caricaturiste, les représentations qu'il donne des guerriers de tous les âges sont dans leur ensemble loin d'être comiques. On décèle chez lui une fascination devant les grands rassemblements, un attrait pour l'ordre qui précède les batailles. Cette passion de l'alignement s'exprime par une précision quasi géométrique du trait qui aboutit à un style hiératique.
Ce que Caran d'Ache révèle de sa manière de travailler mérite d'être rapporté : « Je suis absolument incapable de copier la nature — le modèle me trouble, je ne le possède, je ne suis en état de reproduire sa physionomie qu'après qu'il a disparu. Mon œil est un appareil photographique qui retient tout, l'ensemble et le détail ; elle est d'autant plus nette qu'elle est plus lointaine. Jadis j'accompagnais mon frère aux manœuvres de Krasnoïe-Selo. Je me gardais bien de crayonner les scènes dont j'étais l'acteur ou le témoin. C'est au bout de dix ans que je les ai retracées. Elles s'étaient immobilisées et cristallisées dans ma mémoire. »
Il n'est pas, tant s'en faut, l'inventeur des histoires comiques séquentielles. Son art est directement inspiré des bandes du Suisse Rodolphe Töpfer et des histoires comiques de Wilhelm Busch, d'Oberländer et de Reinicke. En France, avant lui, Crafty et C […]
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