En ce temps-là, Beethoven passait pour sévère, Schubert pour ennuyeux, Schumann pour compliqué. Pour séduire les foules, il fallait une musique de mœurs légères, prête à échanger une vertu peu farouche contre une poignée de bravos. Au concert régnaient, non sans charme d'ailleurs, les arrangements racoleurs et les facilités aimables. Il ne faut pas oublier aujourd'hui ce qu'il fallait alors de courage et d'obstination pour imposer dans toute leur intégrité les chefs-d'œuvre du grand répertoire. Artur Schnabel fut de ceux qui, poussant l'honnêteté jusqu'à la grandeur et le sens du style jusqu'à la noblesse, sacrifiaient sans hésiter les succès d'un jour pour que nous parvienne dans toute sa pureté la puissante voix du romantisme allemand.
1. Un musicien avant tout
Artur Schnabel naît le 17 avril 1882 à Kunzendorf, en Galicie, province qui appartient alors à l’Empire austro-hongrois (Kunzendorf est aujourd’hui Lipnik, en Pologne). C'est avec Hans Schmitt qu'il commence l'étude du piano. Il la poursuit au Conservatoire de Vienne, où Theodor Leschetizky perçoit sans peine la nature profonde de son élève : « Vous ne serez jamais pianiste, vous êtes musicien. » Son professeur d'écriture et de théorie, Eusebius Mandyczewski, le présente à Johannes Brahms. Dès ses débuts de concertiste, Artur Schnabel fuit toute virtuosité clinquante. Très vite son répertoire accueille Brahms, les sonates de Schubert, les bagatelles et les variations de Beethoven. Cette musique exigeante dont il fera peu à peu comprendre les secrètes beautés à ses auditeurs européens, il la propose sans la moindre concession au goût du jour. Artur Schnabel ne cherche pas à séduire – de sa vie il ne donnera le moindre bis – mais à élever.
En 1900, il se fixe à Berlin et épouse la contralto Therese Behr (1876-1959), avec laquelle il donnera de nombreuses soirées de lieder. Il déploiera aussi une intense activité de musicien de chambre, notamment avec Carl Flesch, Pablo Casals, Emanuel Feuermann, Pierre Fournier, Paul Hindem […]
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