4. Soixante-dix ans d'invention
En étant le premier à considérer la photographie comme un moyen d'expression à part entière, à la fois très simple et riche de possibilités infinies, Kertész en a inventé la modernité. En refusant de découper son activité en « métiers » spécialisés, en affirmant que l'on n'est photographe qu'à condition de se considérer comme auteur et de s'impliquer dans les images que l'on produit, il a rejeté, au cours de trois quarts de siècle de pratique, les conventions du pictorialisme du début du siècle et résisté à la valorisation de la compétence purement technique mise en avant dans les années soixante-dix.
Adoptant une attitude à la fois rigoureuse et farouchement éprise de liberté, il a pu, en mettant à profit l'évolution des techniques et du matériel de prise de vue, créer une œuvre en perpétuelle évolution. Ses seules redites sont celles du plaisir, des petites passions, comme cette constance à photographier les pigeons, entre autres ceux de Paris dont il disait qu'ils étaient « ses amis ». Refusant tous les formalismes (constructivisme, Bauhaus, futurisme) parce que trop démonstratifs, Kertész s'est interrogé sur le sens du graphisme en photographie. Refusant la gratuité de la forme qu'il contrôlait pourtant en esthète précis, il voulait qu'elle soit au service de son indéfectible attitude romantique et humaniste. Il tournait alors en dérision les affirmations du brio, du savoir-faire, techniciste ou autosatisfait. Il affirmait aussi que la seule nécessité, pour le photographe, c'est de savoir lire le travail de la lumière sur le monde et de savoir le traduire avec précision sur le papier et sur le plan. Kertész s'est contenté, avec une superbe humilité, de retourner à l'étymologie : écrire avec la lumière ou, plus précisément, lire la manière dont la lumière savait écrire le monde. Cette obstination lui a permis de réunir le corpus le plus riche de la brève histoire de la photographie, corpus qui a exploré, sans les épuiser, toutes les voies de la photographie contemporaine.
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